jeudi 30 décembre 2010

Un hiver en aérium

Nous avons essayé nos nouvelles tenues d'hiver et comme j'ai encore les mêmes habits que Nanie on pourra toujours bien voir que je suis sa frangine. Mon premier pantalon est en velours côtelé. L'anorak bleu. Je n'aime pas trop les grosses chaussures en cuir marron : c'est lourd et ça fait garçon, mais je trouve que la casquette en tricot gris qui fait aussi écharpe est très rigolote. Quand on a essayé ces vêtements, papa a dit qu'on avait l'air de vrais montagnards, et pour immortaliser l'événement dans un environnement adéquat, on a été en forêt de Meudon pour faire des photos. C'est très joli la forêt de Meudon. On y va à pied depuis chez Pépé et Mémé qui habitent à Clamart. Il y a du sable par terre comme sur la plage de Trégastel mais on ne peut pas faire de château avec. Il y a aussi de la bruyère avec de jolies petites fleurs mauves. Bref, dans le bois, ça ressemblait juste un peu plus à la montagne que les quais de la Seine.
En fait, pour une fois qu'on n'a pas des manteaux que nous ont cousus Papa et Maman c'est parce qu'il nous fallait des vraies tenues pour partir à la montagne. Et que si je vais à la montagne, c'est parce que le docteur m'envoie dans un aérium. Un aérium, c'est un truc un peu comme une colonie de vacances, mais ce n'est pas les vacances car on va à l'école… sauf quand c'est vraiment les vacances, comme quand on est à Paris et que l'école triste de la rue Titon est fermée parce que les maitresses sont fatiguées. Notre médecin, c'est le docteur Swhartz. Moi je crois qu'il est vieux parce qu'il a des cheveux blancs, des lunettes dorées et un gros sac en cuir dans lequel il apporte son appareil tout froid avec lequel il peut m'écouter tousser. Il me connait bien parce qu'il vient souvent à la maison et moi je l'aime bien et je lui raconte plein de trucs et c'est pour ça qu'il m'appelle "la Pipelette". Il a dit à Papa et Maman qu'il me faudrait respirer du bon air, que ça me ferait du bien, que je serais moins souvent malade après. Le docteur, il est gentil, sauf quand il me prescrit des cataplasmes à la farine de moutarde ! Maman fait cuire une espèce de pâte qui sent plutôt bon dans une vieille casserole, puis elle met ça dans un tissu fin et me pose le bazar sur le dos avec une serviette de toilette par dessus. Ça brûle et après, j'ai la peau toute rouge, mais il parait que c'est bon pour mes bronches et mes poumons fragiles. J'ai aussi des fois des "Rigollot" qui ressemblent à des espèces de buvards carrés couleur caca d'oie, que je me demande même si ce n'en est pas ! Cataplasme ou Rigollot, c'est presque pareil pour moi, sauf que pour maman, c'est tout prêt et ensuite à la poubelle ! Pas de truc à cuire ni de linge à laver ! Bref, cataplasmes et Rigollot, ce n'est pas marrant du tout ! Il faut rester au lit un temps qui me parait une éternité, surtout que je dois rester sans bouger. Maman l'enlève seulement quand ma peau est assez rouge et que c'est devenu tout froid.
Enfin, tout ça pour dire que je suis partie dans les Pyrénées pour longtemps et que Nanie est partie aussi avec moi. Elle n'est pas malade, Nanie, mais Papa et Maman ont eu peur que je m'ennuie toute seule parce que je suis trop petite, et que déjà sans eux, j'allais peut-être pleurer ! Je n'ai pas pleuré pour ça, au contraire, l'idée de partir à la montagne, ça me plaisait bien, même sans Nanie. D'ailleurs, je suis toujours contente quand il faut aller quelque part. En été, j'aime bien quand on va à Ormesson où Mémé Charlotte a une toute petite maison au fond d'un jardin. Faudra que je raconte un jour, comment c'est à Ormesson parce que là, ce n'est pas le moment et ça rallongerait inutilement mon histoire d'aérium.

On est donc parties pas longtemps après les vacances de Noël. On a pris le train à la gare d'Austerlitz. On était plusieurs enfants dans le compartiment et une dame est montée avec nous pour nous accompagner pendant le voyage. Il faisait nuit. Le trajet n'a pas été long. Ou alors peut-être que j'ai dormi. Mais on est restés longtemps dans la gare de Bordeaux. Quand on est descendus dans une ville qui s'appelait Pau, il faisait à peine jour. On est tous montés avec nos valises sur le plateau d'une camionnette qui nous attendait et où il y avait déjà plein de paquets. Elle nous a emmenés dans la montagne par une petite route qui grimpait avec plein de virages. Quand il y a eu beaucoup de neige, on s'est arrêtés pour mettre des chaînes aux roues de la camionnette. On est enfin arrivés à l'aérium, qui était isolé sur un plateau à plus de 1000 m et il où y avait beaucoup de neige. Le village tout à côté s'appelait Osse-en-Aspe. Pour aller d'un bâtiment de l'aérium à un autre, on devait passer par des sortes de couloirs sans toit dont les murs de neige étaient plus hauts que moi. On nous a séparées parce que Nanie, elle allait chez les grands. On m'a montré où était mon lit dans le dortoir des petits. Il y en avait beaucoup d'autres. Le mien était au milieu, à côté d'un pilier. J'ai dû défaire ma valise et ranger mes affaires dans une armoire peinte en rose. Pour reconnaitre la sienne, il y avait des silhouettes d'animaux différents découpées dans la porte : des dauphins, des étoiles de mer ou des isards… C'est amusant de dormir à beaucoup dans une chambre. L'après-midi, les petits font la sieste pendant que les grands sont à l'école et comme il fait jour malgré les rideaux fermés, on se relève quand la surveillante est partie et on bavarde avec nos voisines. Même qu'un jour je me suis fait prendre et que la surveillante, pour me faire peur, elle m'a pris dans ses bras et elle m'a fait croire qu'elle allait me mettre la tête sous le robinet du lavabo. Je me suis débattue et j'ai tant hurlé qu'elle ne l'a pas fait, et elle a rigolé mais je crois aussi que c'est parce qu'elle me trouvait mignonne. C'est vrai que sauf que je suis bavarde, je suis une petite fille très sage. Mais je fais aussi des fois des bêtises, comme toutes les petites filles, et quand je suis à la maison et que je veux faire un truc défendu, je dis à Maman "va dans ta cuisine"…
L'école pour les petits, c'est que le matin. Ce qu'on fait n'est pas difficile et on dessine beaucoup et on fait beaucoup de jeux en groupe. On ne travaille pas beaucoup sur des cahiers ou des livres, mais ce n'est pas grave parce que moi, je sais déjà lire, mais pas encore les lettres et les cartes que papa et Maman m'envoient. Là, c'est Nanie qui me les lit. J'ai du courrier pour moi toute seule et Nanie, du courrier pour elle toute seule. Ce sont souvent des cartes avec des dessins très drôles d'enfants qui font des trucs comme les grands ! Je les garderai très longtemps ! Quand j'ai eu mes six ans, en avril, j'en ai reçu une encore plus belle pour mon anniversaire. Bien sûr, on écrit aussi des fois à nos parents et comme nous les petits on ne sait pas bien comment il faut faire, la maitresse nous fait un modèle qu'on copie à l'encre violette sur une page de cahier avec juste des grands carreaux dessus et on y fait aussi des dessins.
Les repas à la cantine, c'est dans un réfectoire avec des grandes tables rectangulaires vertes un peu comme celle que Pépé il a faite pour sa cuisine mais en plus grand et où nous sommes par dix filles. Là, je ne suis pas non plus avec Nanie, mais je la vois et je peux lui faire coucou. Je ne sais pas pourquoi on ne mange pas plus souvent des coquillettes au beurre, qui est mon plat préféré ! On a très souvent des turcs comme des lentilles ou des gros haricots blancs que j'ai du mal à avaler et qu'après, j'ai mal au ventre toute la journée ! Pour le dessert, on met nos verres bien alignés sur 2 rangs au bout de la table, et la dame qui passe avec le chariot nous les remplit d'une délicieuse crème avec une louche. Moi, je trouve qu'elle n'en met pas beaucoup. Faudrait lui donner une louche plus grande, car on aime tous bien la crème. Après, on empile nos assiettes et nos verres au bout de la table et on met nos couverts dans la corbeille à pain en dentelle de métal avec des trèfles découpés. Comme ça, c'est plus facile pour la dame quand elle repasse avec son chariot pour débarrasser. Puis on plie nos serviettes d'une façon rigolote comme on nous a appris car on n'a pas de rond comme à la maison et on va la mettre dans notre loge du casier avant de sortir.
Sinon, dans la journée, on s'occupe. On joue dans la neige ou dans une grande salle de jeu quand il ne fait pas assez beau pour être dehors. On va des fois à l'infirmerie où on nous mesure et nous pèse, et où un docteur en blouse blanche écoute ma respiration avec le même appareil que le docteur Schwartz. Je n'aime pas l'infirmerie, pourtant, je crois que je n'ai jamais été malade pendant les 3 mois que j'ai été à la montagne. Mais quand on y va toutes, on est à la queue-leu-leu en culotte et petite chemise, et il y a des filles qui disent pour nous faire peur qu'on va nous faire une piqûre.

La neige, elle n'est plus tombée et alors, un jour, il y a un monsieur et une dame qui sont venus nous sortir, Nanie et moi. Le monsieur il a dit qu'il était notre tonton des Pyrénées, Pierre Bochet, mais je ne le connaissais pas avant. On est partis dans sa belle grande auto. On a vu une rivière qu'on appelle un gave et où il y a des truites que je n'ai pas vues. Puis il nous a montré un endroit où il y avait une barrière et où on ne pouvait pas aller plus loin. Il a dit que c'était la frontière. Je ne sais pas ce que c'est, mais peut-être que si on ne peut pas aller derrière la grande montagne, c'est parce que c'est le bout du monde et qu'il n'y a rien au-delà ? On a mangé dans un restaurant avec des rideaux à carreaux rouge et blanc, on nous a servi de la truite et c'était drôlement bon ! Je crois bien que c'était la première fois que je mangeais dans un restaurant. Le monsieur et la dame étaient très gentils, mais ils nous ont quand même ramenées à l'aérium, et moi, même si je ne m'ennuie pas, j'aurais bien aimé qu'ils me ramènent à Paris !

Un jour, la camionnette est revenue à l'aérium et on est monté dedans avec nos valises. Nanie avait un gros pansement au pied parce qu'elle avait attrapé une ampoule à cause de ses grosses chaussures quand avec les grandes elle avait été voir faire du fromage dans la montagne et qu'après l'ampoule s'était infectée ! A cause de cela, elle n'a pas pu aller visiter le château de Pau avec les autres filles de son âge parce qu'elle ne pouvait pas marcher. On a pris le train mais je ne m'en souviens plus car je crois que j'ai dormi tout le temps.
J'étais drôlement contente de retrouver notre appartement sous les toits dans le 11ème et notre petite chambre avec juste mon lit à barreaux et le divan à cosy de Nanie. Papa avait refait les peintures et le papier peint. Papa et Maman nous avaient aussi fait des vestes écossaises avec des franges, parce qu'on ne pouvait pas continuer à porter l'anorak qui était trop chaud à Paris où c'était le printemps. On a aussi abandonné le pantalon et remis des jupes et des chaussettes avec des souliers plus légers. Maman n'était pas contente parce que Nanie était partie pas malade et qu'elle revenait sans pouvoir marcher ! Elle disait que c'était à cause de la dame qui lui avait percé l'ampoule avec des ongles sales. Elle ne pouvait pas savoir si les ongles de la dame étaient sales, puisqu'elle n'était pas là ! Moi, il parait que j'ai grossi et pris de bonnes joues roses ! Ça doit être à cause de tous les haricots et des lentilles que j'ai mangées pendant 3 mois. Quand on a été à Clamart, Mémé Françoise était tout étonnée parce qu'on avait pris de bonnes habitudes comme celle de plier nos habits et faire notre lit toute seule ! Et moi, je lui ai appris à plier sa serviette, parce qu'elle ne savait pas comment il fallait faire.

Paris 11ème, Clamart (92) - 1954
Osse-en Aspe (64) - février, mars, avril 1954
Pierre-la-Treiche - décembre 2010

Photo Roger Pontet (24 janvier 1954)
Carte Germaine Bouret (1907-1953)

mardi 7 décembre 2010

Noël Parisien

L'autre jour, Papa est rentré tenant délicatement dans sa main un sachet en papier de soie empli de boules multicolores. Malheureusement, alors qu'il refermait la porte derrière lui, l'une d'elle s'est échappée et s'est écrasée au sol. Explosée. Bien sûr, c'était la plus jolie, la seule dont un petit cône argenté permettait de voir l'intérieur ! Maman a aussitôt ramassé les éclats de verre mais nous étions bien tristes !
On a été il y a pas longtemps voir les jolies vitrines des grands magasins. Maman appelle cela faire du "lèche-vitrines" ! Ce n'est pas vrai, je ne lèche pas les vitrines mais quand je regarde de tout près, le nez collé aux vitres ça fait de la buée et je dois frotter avec mes petites mains pour continuer à regarder. Et c'était drôlement beau ! Il y avait des animaux qui bougeaient dans tous les sens, des clowns qui tapaient sur des tambours, des bateaux qui voguaient sur de l'eau en papier. Il y avait aussi plein de nounours dans des petites autos ou dans des maisons, autour d'une table, devant leur bol de chocolat, comme dans l'histoire de Boucles d'Or. Peut-être même qu'après on a été voir le grand sapin devant Notre-Dame, mais je ne m'en souviens plus.


Ce soir c'est Noël ! Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire car l'an dernier, j'étais encore petite et je ne me rappelle de rien. Mais je sais qu'on va préparer l'arrivée du père Noël, et que ça, c'est toute une organisation ! Maman nous l'a dit quand on attendait le retour de Papa ce matin.
Cette nuit, Papa ne travaille pas. Peut-être qu'on n'a plus besoin de lui au centre de tri ? Maintenant que le Père Noël a reçu les lettres des petits enfants qui comme moi, ont envoyé leurs dessins, il y a beaucoup moins de courrier à "Paris 11"... Moi, j'ai bien envie d'une poupée ! Une qui pleure et qui soit encore plus belle que celle de ma sœur, même qu'elle ne joue jamais avec !
On a commencé par nettoyer la cheminée de notre chambre. On n'y fait jamais de feu, mais il faut bien enlever la poussière pour ne pas que le père Noël salisse son bel habit rouge. Et on l'a laissée ouverte. C'est mystérieux une cheminée, surtout que celle là est toujours fermée avec une sorte de volet métallique qu'on a passé aussi au produit pour le rendre tout brillant ! Je suis rentrée dedans, à quatre pattes et j'ai regardé en haut, mais je n'ai rien vu : c'était tout noir là dedans et je me demande bien comment le Père Noël il fait pour passer par là !

Papa a installé un sapin dans la salle à manger, sur la table de bridge carrée. On y a accroché des tas de trucs qui dormaient dans une boite à chaussures depuis l'an dernier. Nany a eu le droit de pendre les boules trop fragiles pour mes petites mains maladroites. Moi, j'ai pincé les bougeoirs bien au bout des branches. Puis on a mis des guirlandes dorées et pour finir, tout en haut une étoile avec des paillettes qui scintillent.
On a placé la crèche sur la table, au pied du sapin. Le petit Jésus n'y prendra place que demain, car il n'est pas encore né ! Il y a un âne et un bœuf, Marie en robe bleue, Joseph avec une grosse barbe, un berger avec des moutons. Sur la crèche en imitation rocher, on a posé l'ange bleu qui est celui de Nany et à côté, le rose qui est le mien. Pour faire plus joli, Papa y a placé la lumière rouge qu'il allume dans laboratoire de photographie. La crèche, je crois que c'est surtout pour ma grand-mère Charlotte qui vient demain midi. Elle ne comprendrait pas qu'on ne fasse pas de crèche à Noël. Moi, je trouve dommage qu'on n'ait pas le droit de jouer avec les personnages ! Je suis sûre qu'ils aimeraient bien changer de place de temps en temps.

On a enfilé bien vite nos pyjamas qu'on a fait chauffer sur la poignée en porcelaine de la salamandre comme tous les jours. J'aime bien regarder le feu dans la salamandre ! Papa la charge en boulets et bientôt, derrière les micas, on peut voir du feu tout rouge. Ça me fait un peu peur aussi, parce qu'un jour, Nany y avait oublié son pyjama qui s'est mis à roussir et à fumer. Elle s'est fait drôlement disputer ! On a été au lit tout de suite pour ne pas nous faire gronder ! On a bien compris que ce n'était pas le jour pour nous chamailler. On a mis d'abord nos chaussons devant la cheminée qui est à la tête de mon petit lit à barreaux. Papa a sorti son banjo et on a chanté des chansons ; "Petit Papa Noël," bien sûr, mais aussi une chanson où "le rat est entré dans ma chambre" qu'on connait par cœur et plein de chansons à la mode dont les partitions s'empilent dans la bibliothèque. J'aime bien le soir quand on fait la veillée : Papa et Maman s'assoient sur le lit divan de ma sœur, et moi, je suis dans mon petit lit en bois. Papa gratte les cordes avec une espèce d'ongle nacré et maman chante. Quand Papa est au travail, maman nous lit des contes ! J'aime bien "La Petite Sirène," "Racapéluludiquédon" ou "Le Petit Soldat de Plomb" qui disparait dans l'égout…! Des fois, Nany et moi, on joue aux sept familles tout en restant chacune dans notre lit, mais quand Maman vient éteindre la lumière, il n'est pas question de finir la partie. Alors, on laisse le jeu sur la petite table placée entre nos deux lits avec l'idée de terminer le lendemain et Nany tape au mur pour dire bonsoir à la voisine qui souvent lui répond.

Dans la nuit, j'ai entendu comme des pleurs de bébé. Maman était là accroupie devant la cheminée. Elle m'a dit de me rendormir bien vite, qu'elle regardait juste ce que le père Noël avait apporté. Que je verrais demain. Le matin, quand nous nous sommes éveillées, il y avait des jouets autour de nos chaussons et c'était joli à voir ! Il y avait une poupée pour moi, c'est elle qui avait pleuré la nuit quand Maman était venue dans notre chambre, après le passage du Père Noël ! On a mis le petit Jésus dans la crèche entre l'âne et le bœuf. Mémé Charlotte, la maman de Papa, est arrivée pour midi. Il y a eu de bonnes choses à manger et surtout une bûche que maman avait faite et qu'on avait décorée le matin en faisant des traces dans la crème au beurre avec une fourchette pour que ça ressemble à du vrai bois. Je suis gourmande et je mange beaucoup, surtout quand il y a des coquillettes avec du beurre et pourtant, je suis maigre comme un clou, même qu'on voit "ma carcasse" comme dit Nany !

L'après-midi, on a été se promener dans Paris. J'aime bien courir sur les trottoirs, mais il faut toujours attendre les parents qui regardent dans les magasins des trucs sans intérêt ! On a laissé Mémé au métro et on est rentrés en passant par le boulevard Voltaire. Je n'aime pas quand on passe devant la Roquette ! Il parait qu'il y a des messieurs en prison derrière les grands murs sales, c'est très triste et je n'ose même plus courir ! En arrivant dans notre rue Jean Macé, j'étais fatiguée, mais il a bien fallu monter quand même les six étages à pied ! On a joué tous ensemble, Papa, Maman, Nany et moi. Au nain jaune où il a fallu m'aider et aussi au jeu de l'oie. Pour le quatre heures, on a eu le droit de manger un des marrons glacés que Mémé avait apportés. Les marrons, c'est encore meilleur que les palmiers, et ce n'est pas peu dire, car les palmiers, c'est mes gâteaux préférés. Mémé, elle a de la chance parce qu'elle travaille chez Rémond, et que Rémond, c'est un fabricant de confiseries. Les marrons, ils sont dans une boite en bois, emballés dans du papier en or. Les boites, on s'en sert quand elles sont vides pour ranger des tas de trucs dedans. Des crayons de couleurs par exemple. On a aussi allumé les bougies sur le sapin, mais pas longtemps, parce que c'est dangereux. Papa et Maman disent que chaque année, il y a des sapins qui s'enflamment et qu'il y a des appartements qui brûlent dans la nuit de Noël. Il faut dire qu'on n'habite pas loin des pompiers, alors quand ils sortent, on entend bien leur pin-pon et on se dit que quelque part, il y a des gens à sauver. Papa dit que ça lui est arrivé, le sapin qui commence à brûler, et qu'il a eu tout juste de temps de le jeter par la fenêtre. Ça fait très peur et je n'ai pas envie que notre chez nous sous les toits disparaisse dans les flammes ! Après le diner, on a eu le droit de jouer un peu plus longtemps avant d'aller au lit parce que le lendemain, Papa ne travaillait pas. J'ai dormi avec ma poupée en faisant bien attention de ne pas la faire pleurer.

o0o

Après Noël, Nany et moi, on est allés passer quelques jours à Clamart chez Pépé et Mémé Françoise. Pour aller à Clamart, on doit prendre le métro puis le bus. J'aime bien le bus, surtout quand il est à plateforme. Mais celui qui monte à Clamart, il est moderne et pas à plateforme. On descend au Petit-Clamart, à "Soleil Levant" ; c'est beau, comme nom ! Ensuite, il faut encore marcher avant d'arriver dans la rue Kermen. Chez Pépé et Mémé, il n'y avait pas de sapin ni de jouet pour nous parce que Pépé, il n'aime pas le petit Jésus, mais ça n'a pas d'importance, parce que ce n'est déjà plus Noël et que Pépé, il sait bien gâter autrement sa Nany et sa Chounette. Je crois même que je suis sa préférée ! Mon Pépé, il est menuisier dans le métro, et dans sa cave, il y a un établi et plein d'outils dont Papa se sert pour fabriquer des meubles. On n'a pas le droit d'y aller toutes seules et c'est bien dommage car j'aime bien toucher la sciure et les copeaux de bois en spirale qui sont fragiles et qui sentent bon.

Quand on est rentrées à Paris, on a fêté les rois. On a mis les trois santons devant la crèche, ainsi que le chameau. J'aime bien les rois mages parce qu'ils ont de bien jolis noms : Balthazar, Melchior et Gaspard ; qu'il y en a un qui est tout noir et qu'ils portent des habits qui ressemblent à de grandes robes de chambre. Dans ma tête, j'ai chanté toue la journée :

Balthazar et Melchior
Revenant d'Afrique
Revenant d'Afrique
Balthazar et Melchior
Revenant d'Afrique
Et le roi Gaspard !

Mémé Charlotte est venue avec la tante Marthe. La tante Marthe, c'est la sœur du Pépé que je n'ai jamais connu parce qu'il est mort quand Papa était encore un petit garçon et que du coup, Papa, il était dans un orphelinat avec son petit frère. Bref, la Tante Marthe, c'est une petite dame avec des taches de rousseur, des perles aux oreilles et un gros camée pendu à une chaine en or. Papa et Maman disent que c'est une vieille fille. Moi, je trouve que c'est une dame ! Chez elle, c'est très loin, à Colombes. C'est tout petit et il y a plein de meubles avec plein de bibelots sur des napperons et qu'il ne faut toucher à rien ! Elle ne vient pas souvent nous voir, mais chaque fois, elle apporte un jouet pour nous. Elle n'a pas d'enfants, mais elle est contente car elle a deux neveux et quatre petits-neveux à gâter : mes cousins et nous deux. Je ne sais pas pourquoi elle ne gâte pas aussi mes cousines mais je le saurai un jour.
Au dessert, on a mangé la galette des rois que Mémé avait apportée. C'est moi, comme je suis la plus petite, qui me suis cachée sous la table afin de dire "pour qui ?". On a commencé à manger notre part de galette, tout doucement en regardant bien par-dessous et sur les côtés si on ne voyait pas la fève. À un moment Papa s'est écrié "oh, vous avez vu, là-bas, derrière vous" ! J'ai trouvé cela bizarre, parce qu'il n'y avait rien de spécial à voir. En fait, il avait eu la fève, un petit personnage tout blanc tout raide en porcelaine et il me l'avait mise dans mon jus de pommes pendant que je m'étais retournée. Je ne l'ai compris que quand j'ai voulu finir mon verre et que tout le monde a crié "la reine boit" ! Papa a mis sur ma tête la couronne en carton doré qui était restée sur le plat vide et a embrassé sa petite reine. Pour la couronne, j'étais fière et je l'ai gardée sur la tête tout le reste de la journée, mais le coup de la fève dans mon verre, ça m'a dégoûtée, je n'aimerai jamais cette coutume et plus tard, quand je serai une maman, celui qui aura la fève choisira son roi ou sa reine sans faire de chichis.

Quand c'était plus Noël ni les vacances, on est retournées dans notre vieille école toute triste de la rue Titon. Moi, je suis encore à la maternelle, chez mademoiselle Meige, et Nany est à la grande école avec ses chipies de copines. On a dû raconter devant toute la classe ce qu'on avait eu à Noël, ce qu'on avait fait pendant les vacances et je me suis fait encore punir parce que je faisais la pipelette alors que la maitresse avait demandé le silence ! Ce n'est pas juste parce que quand je parlais avec ma voisine, je n'ai pas pu entendre qu'elle voulait qu'on se taise !

Quand on est rentrées à la maison, il n'y avait plus de sapin. C'est drôle, mais je ne m'en suis pas rendue compte tout de suite !

Au fait, j'allais oublier de vous dire, ma poupée, je l'ai appelée Catherine. C'est quand même important !


Paris - décembre 1953/janvier 1954
Pierre-la-Treiche - décembre 2010



(Photos Roger Pontet - 1947-1952)