jeudi 30 décembre 2010

Un hiver en aérium

Nous avons essayé nos nouvelles tenues d'hiver et comme j'ai encore les mêmes habits que Nanie on pourra toujours bien voir que je suis sa frangine. Mon premier pantalon est en velours côtelé. L'anorak bleu. Je n'aime pas trop les grosses chaussures en cuir marron : c'est lourd et ça fait garçon, mais je trouve que la casquette en tricot gris qui fait aussi écharpe est très rigolote. Quand on a essayé ces vêtements, papa a dit qu'on avait l'air de vrais montagnards, et pour immortaliser l'événement dans un environnement adéquat, on a été en forêt de Meudon pour faire des photos. C'est très joli la forêt de Meudon. On y va à pied depuis chez Pépé et Mémé qui habitent à Clamart. Il y a du sable par terre comme sur la plage de Trégastel mais on ne peut pas faire de château avec. Il y a aussi de la bruyère avec de jolies petites fleurs mauves. Bref, dans le bois, ça ressemblait juste un peu plus à la montagne que les quais de la Seine.
En fait, pour une fois qu'on n'a pas des manteaux que nous ont cousus Papa et Maman c'est parce qu'il nous fallait des vraies tenues pour partir à la montagne. Et que si je vais à la montagne, c'est parce que le docteur m'envoie dans un aérium. Un aérium, c'est un truc un peu comme une colonie de vacances, mais ce n'est pas les vacances car on va à l'école… sauf quand c'est vraiment les vacances, comme quand on est à Paris et que l'école triste de la rue Titon est fermée parce que les maitresses sont fatiguées. Notre médecin, c'est le docteur Swhartz. Moi je crois qu'il est vieux parce qu'il a des cheveux blancs, des lunettes dorées et un gros sac en cuir dans lequel il apporte son appareil tout froid avec lequel il peut m'écouter tousser. Il me connait bien parce qu'il vient souvent à la maison et moi je l'aime bien et je lui raconte plein de trucs et c'est pour ça qu'il m'appelle "la Pipelette". Il a dit à Papa et Maman qu'il me faudrait respirer du bon air, que ça me ferait du bien, que je serais moins souvent malade après. Le docteur, il est gentil, sauf quand il me prescrit des cataplasmes à la farine de moutarde ! Maman fait cuire une espèce de pâte qui sent plutôt bon dans une vieille casserole, puis elle met ça dans un tissu fin et me pose le bazar sur le dos avec une serviette de toilette par dessus. Ça brûle et après, j'ai la peau toute rouge, mais il parait que c'est bon pour mes bronches et mes poumons fragiles. J'ai aussi des fois des "Rigollot" qui ressemblent à des espèces de buvards carrés couleur caca d'oie, que je me demande même si ce n'en est pas ! Cataplasme ou Rigollot, c'est presque pareil pour moi, sauf que pour maman, c'est tout prêt et ensuite à la poubelle ! Pas de truc à cuire ni de linge à laver ! Bref, cataplasmes et Rigollot, ce n'est pas marrant du tout ! Il faut rester au lit un temps qui me parait une éternité, surtout que je dois rester sans bouger. Maman l'enlève seulement quand ma peau est assez rouge et que c'est devenu tout froid.
Enfin, tout ça pour dire que je suis partie dans les Pyrénées pour longtemps et que Nanie est partie aussi avec moi. Elle n'est pas malade, Nanie, mais Papa et Maman ont eu peur que je m'ennuie toute seule parce que je suis trop petite, et que déjà sans eux, j'allais peut-être pleurer ! Je n'ai pas pleuré pour ça, au contraire, l'idée de partir à la montagne, ça me plaisait bien, même sans Nanie. D'ailleurs, je suis toujours contente quand il faut aller quelque part. En été, j'aime bien quand on va à Ormesson où Mémé Charlotte a une toute petite maison au fond d'un jardin. Faudra que je raconte un jour, comment c'est à Ormesson parce que là, ce n'est pas le moment et ça rallongerait inutilement mon histoire d'aérium.

On est donc parties pas longtemps après les vacances de Noël. On a pris le train à la gare d'Austerlitz. On était plusieurs enfants dans le compartiment et une dame est montée avec nous pour nous accompagner pendant le voyage. Il faisait nuit. Le trajet n'a pas été long. Ou alors peut-être que j'ai dormi. Mais on est restés longtemps dans la gare de Bordeaux. Quand on est descendus dans une ville qui s'appelait Pau, il faisait à peine jour. On est tous montés avec nos valises sur le plateau d'une camionnette qui nous attendait et où il y avait déjà plein de paquets. Elle nous a emmenés dans la montagne par une petite route qui grimpait avec plein de virages. Quand il y a eu beaucoup de neige, on s'est arrêtés pour mettre des chaînes aux roues de la camionnette. On est enfin arrivés à l'aérium, qui était isolé sur un plateau à plus de 1000 m et il où y avait beaucoup de neige. Le village tout à côté s'appelait Osse-en-Aspe. Pour aller d'un bâtiment de l'aérium à un autre, on devait passer par des sortes de couloirs sans toit dont les murs de neige étaient plus hauts que moi. On nous a séparées parce que Nanie, elle allait chez les grands. On m'a montré où était mon lit dans le dortoir des petits. Il y en avait beaucoup d'autres. Le mien était au milieu, à côté d'un pilier. J'ai dû défaire ma valise et ranger mes affaires dans une armoire peinte en rose. Pour reconnaitre la sienne, il y avait des silhouettes d'animaux différents découpées dans la porte : des dauphins, des étoiles de mer ou des isards… C'est amusant de dormir à beaucoup dans une chambre. L'après-midi, les petits font la sieste pendant que les grands sont à l'école et comme il fait jour malgré les rideaux fermés, on se relève quand la surveillante est partie et on bavarde avec nos voisines. Même qu'un jour je me suis fait prendre et que la surveillante, pour me faire peur, elle m'a pris dans ses bras et elle m'a fait croire qu'elle allait me mettre la tête sous le robinet du lavabo. Je me suis débattue et j'ai tant hurlé qu'elle ne l'a pas fait, et elle a rigolé mais je crois aussi que c'est parce qu'elle me trouvait mignonne. C'est vrai que sauf que je suis bavarde, je suis une petite fille très sage. Mais je fais aussi des fois des bêtises, comme toutes les petites filles, et quand je suis à la maison et que je veux faire un truc défendu, je dis à Maman "va dans ta cuisine"…
L'école pour les petits, c'est que le matin. Ce qu'on fait n'est pas difficile et on dessine beaucoup et on fait beaucoup de jeux en groupe. On ne travaille pas beaucoup sur des cahiers ou des livres, mais ce n'est pas grave parce que moi, je sais déjà lire, mais pas encore les lettres et les cartes que papa et Maman m'envoient. Là, c'est Nanie qui me les lit. J'ai du courrier pour moi toute seule et Nanie, du courrier pour elle toute seule. Ce sont souvent des cartes avec des dessins très drôles d'enfants qui font des trucs comme les grands ! Je les garderai très longtemps ! Quand j'ai eu mes six ans, en avril, j'en ai reçu une encore plus belle pour mon anniversaire. Bien sûr, on écrit aussi des fois à nos parents et comme nous les petits on ne sait pas bien comment il faut faire, la maitresse nous fait un modèle qu'on copie à l'encre violette sur une page de cahier avec juste des grands carreaux dessus et on y fait aussi des dessins.
Les repas à la cantine, c'est dans un réfectoire avec des grandes tables rectangulaires vertes un peu comme celle que Pépé il a faite pour sa cuisine mais en plus grand et où nous sommes par dix filles. Là, je ne suis pas non plus avec Nanie, mais je la vois et je peux lui faire coucou. Je ne sais pas pourquoi on ne mange pas plus souvent des coquillettes au beurre, qui est mon plat préféré ! On a très souvent des turcs comme des lentilles ou des gros haricots blancs que j'ai du mal à avaler et qu'après, j'ai mal au ventre toute la journée ! Pour le dessert, on met nos verres bien alignés sur 2 rangs au bout de la table, et la dame qui passe avec le chariot nous les remplit d'une délicieuse crème avec une louche. Moi, je trouve qu'elle n'en met pas beaucoup. Faudrait lui donner une louche plus grande, car on aime tous bien la crème. Après, on empile nos assiettes et nos verres au bout de la table et on met nos couverts dans la corbeille à pain en dentelle de métal avec des trèfles découpés. Comme ça, c'est plus facile pour la dame quand elle repasse avec son chariot pour débarrasser. Puis on plie nos serviettes d'une façon rigolote comme on nous a appris car on n'a pas de rond comme à la maison et on va la mettre dans notre loge du casier avant de sortir.
Sinon, dans la journée, on s'occupe. On joue dans la neige ou dans une grande salle de jeu quand il ne fait pas assez beau pour être dehors. On va des fois à l'infirmerie où on nous mesure et nous pèse, et où un docteur en blouse blanche écoute ma respiration avec le même appareil que le docteur Schwartz. Je n'aime pas l'infirmerie, pourtant, je crois que je n'ai jamais été malade pendant les 3 mois que j'ai été à la montagne. Mais quand on y va toutes, on est à la queue-leu-leu en culotte et petite chemise, et il y a des filles qui disent pour nous faire peur qu'on va nous faire une piqûre.

La neige, elle n'est plus tombée et alors, un jour, il y a un monsieur et une dame qui sont venus nous sortir, Nanie et moi. Le monsieur il a dit qu'il était notre tonton des Pyrénées, Pierre Bochet, mais je ne le connaissais pas avant. On est partis dans sa belle grande auto. On a vu une rivière qu'on appelle un gave et où il y a des truites que je n'ai pas vues. Puis il nous a montré un endroit où il y avait une barrière et où on ne pouvait pas aller plus loin. Il a dit que c'était la frontière. Je ne sais pas ce que c'est, mais peut-être que si on ne peut pas aller derrière la grande montagne, c'est parce que c'est le bout du monde et qu'il n'y a rien au-delà ? On a mangé dans un restaurant avec des rideaux à carreaux rouge et blanc, on nous a servi de la truite et c'était drôlement bon ! Je crois bien que c'était la première fois que je mangeais dans un restaurant. Le monsieur et la dame étaient très gentils, mais ils nous ont quand même ramenées à l'aérium, et moi, même si je ne m'ennuie pas, j'aurais bien aimé qu'ils me ramènent à Paris !

Un jour, la camionnette est revenue à l'aérium et on est monté dedans avec nos valises. Nanie avait un gros pansement au pied parce qu'elle avait attrapé une ampoule à cause de ses grosses chaussures quand avec les grandes elle avait été voir faire du fromage dans la montagne et qu'après l'ampoule s'était infectée ! A cause de cela, elle n'a pas pu aller visiter le château de Pau avec les autres filles de son âge parce qu'elle ne pouvait pas marcher. On a pris le train mais je ne m'en souviens plus car je crois que j'ai dormi tout le temps.
J'étais drôlement contente de retrouver notre appartement sous les toits dans le 11ème et notre petite chambre avec juste mon lit à barreaux et le divan à cosy de Nanie. Papa avait refait les peintures et le papier peint. Papa et Maman nous avaient aussi fait des vestes écossaises avec des franges, parce qu'on ne pouvait pas continuer à porter l'anorak qui était trop chaud à Paris où c'était le printemps. On a aussi abandonné le pantalon et remis des jupes et des chaussettes avec des souliers plus légers. Maman n'était pas contente parce que Nanie était partie pas malade et qu'elle revenait sans pouvoir marcher ! Elle disait que c'était à cause de la dame qui lui avait percé l'ampoule avec des ongles sales. Elle ne pouvait pas savoir si les ongles de la dame étaient sales, puisqu'elle n'était pas là ! Moi, il parait que j'ai grossi et pris de bonnes joues roses ! Ça doit être à cause de tous les haricots et des lentilles que j'ai mangées pendant 3 mois. Quand on a été à Clamart, Mémé Françoise était tout étonnée parce qu'on avait pris de bonnes habitudes comme celle de plier nos habits et faire notre lit toute seule ! Et moi, je lui ai appris à plier sa serviette, parce qu'elle ne savait pas comment il fallait faire.

Paris 11ème, Clamart (92) - 1954
Osse-en Aspe (64) - février, mars, avril 1954
Pierre-la-Treiche - décembre 2010

Photo Roger Pontet (24 janvier 1954)
Carte Germaine Bouret (1907-1953)

mardi 7 décembre 2010

Noël Parisien

L'autre jour, Papa est rentré tenant délicatement dans sa main un sachet en papier de soie empli de boules multicolores. Malheureusement, alors qu'il refermait la porte derrière lui, l'une d'elle s'est échappée et s'est écrasée au sol. Explosée. Bien sûr, c'était la plus jolie, la seule dont un petit cône argenté permettait de voir l'intérieur ! Maman a aussitôt ramassé les éclats de verre mais nous étions bien tristes !
On a été il y a pas longtemps voir les jolies vitrines des grands magasins. Maman appelle cela faire du "lèche-vitrines" ! Ce n'est pas vrai, je ne lèche pas les vitrines mais quand je regarde de tout près, le nez collé aux vitres ça fait de la buée et je dois frotter avec mes petites mains pour continuer à regarder. Et c'était drôlement beau ! Il y avait des animaux qui bougeaient dans tous les sens, des clowns qui tapaient sur des tambours, des bateaux qui voguaient sur de l'eau en papier. Il y avait aussi plein de nounours dans des petites autos ou dans des maisons, autour d'une table, devant leur bol de chocolat, comme dans l'histoire de Boucles d'Or. Peut-être même qu'après on a été voir le grand sapin devant Notre-Dame, mais je ne m'en souviens plus.


Ce soir c'est Noël ! Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire car l'an dernier, j'étais encore petite et je ne me rappelle de rien. Mais je sais qu'on va préparer l'arrivée du père Noël, et que ça, c'est toute une organisation ! Maman nous l'a dit quand on attendait le retour de Papa ce matin.
Cette nuit, Papa ne travaille pas. Peut-être qu'on n'a plus besoin de lui au centre de tri ? Maintenant que le Père Noël a reçu les lettres des petits enfants qui comme moi, ont envoyé leurs dessins, il y a beaucoup moins de courrier à "Paris 11"... Moi, j'ai bien envie d'une poupée ! Une qui pleure et qui soit encore plus belle que celle de ma sœur, même qu'elle ne joue jamais avec !
On a commencé par nettoyer la cheminée de notre chambre. On n'y fait jamais de feu, mais il faut bien enlever la poussière pour ne pas que le père Noël salisse son bel habit rouge. Et on l'a laissée ouverte. C'est mystérieux une cheminée, surtout que celle là est toujours fermée avec une sorte de volet métallique qu'on a passé aussi au produit pour le rendre tout brillant ! Je suis rentrée dedans, à quatre pattes et j'ai regardé en haut, mais je n'ai rien vu : c'était tout noir là dedans et je me demande bien comment le Père Noël il fait pour passer par là !

Papa a installé un sapin dans la salle à manger, sur la table de bridge carrée. On y a accroché des tas de trucs qui dormaient dans une boite à chaussures depuis l'an dernier. Nany a eu le droit de pendre les boules trop fragiles pour mes petites mains maladroites. Moi, j'ai pincé les bougeoirs bien au bout des branches. Puis on a mis des guirlandes dorées et pour finir, tout en haut une étoile avec des paillettes qui scintillent.
On a placé la crèche sur la table, au pied du sapin. Le petit Jésus n'y prendra place que demain, car il n'est pas encore né ! Il y a un âne et un bœuf, Marie en robe bleue, Joseph avec une grosse barbe, un berger avec des moutons. Sur la crèche en imitation rocher, on a posé l'ange bleu qui est celui de Nany et à côté, le rose qui est le mien. Pour faire plus joli, Papa y a placé la lumière rouge qu'il allume dans laboratoire de photographie. La crèche, je crois que c'est surtout pour ma grand-mère Charlotte qui vient demain midi. Elle ne comprendrait pas qu'on ne fasse pas de crèche à Noël. Moi, je trouve dommage qu'on n'ait pas le droit de jouer avec les personnages ! Je suis sûre qu'ils aimeraient bien changer de place de temps en temps.

On a enfilé bien vite nos pyjamas qu'on a fait chauffer sur la poignée en porcelaine de la salamandre comme tous les jours. J'aime bien regarder le feu dans la salamandre ! Papa la charge en boulets et bientôt, derrière les micas, on peut voir du feu tout rouge. Ça me fait un peu peur aussi, parce qu'un jour, Nany y avait oublié son pyjama qui s'est mis à roussir et à fumer. Elle s'est fait drôlement disputer ! On a été au lit tout de suite pour ne pas nous faire gronder ! On a bien compris que ce n'était pas le jour pour nous chamailler. On a mis d'abord nos chaussons devant la cheminée qui est à la tête de mon petit lit à barreaux. Papa a sorti son banjo et on a chanté des chansons ; "Petit Papa Noël," bien sûr, mais aussi une chanson où "le rat est entré dans ma chambre" qu'on connait par cœur et plein de chansons à la mode dont les partitions s'empilent dans la bibliothèque. J'aime bien le soir quand on fait la veillée : Papa et Maman s'assoient sur le lit divan de ma sœur, et moi, je suis dans mon petit lit en bois. Papa gratte les cordes avec une espèce d'ongle nacré et maman chante. Quand Papa est au travail, maman nous lit des contes ! J'aime bien "La Petite Sirène," "Racapéluludiquédon" ou "Le Petit Soldat de Plomb" qui disparait dans l'égout…! Des fois, Nany et moi, on joue aux sept familles tout en restant chacune dans notre lit, mais quand Maman vient éteindre la lumière, il n'est pas question de finir la partie. Alors, on laisse le jeu sur la petite table placée entre nos deux lits avec l'idée de terminer le lendemain et Nany tape au mur pour dire bonsoir à la voisine qui souvent lui répond.

Dans la nuit, j'ai entendu comme des pleurs de bébé. Maman était là accroupie devant la cheminée. Elle m'a dit de me rendormir bien vite, qu'elle regardait juste ce que le père Noël avait apporté. Que je verrais demain. Le matin, quand nous nous sommes éveillées, il y avait des jouets autour de nos chaussons et c'était joli à voir ! Il y avait une poupée pour moi, c'est elle qui avait pleuré la nuit quand Maman était venue dans notre chambre, après le passage du Père Noël ! On a mis le petit Jésus dans la crèche entre l'âne et le bœuf. Mémé Charlotte, la maman de Papa, est arrivée pour midi. Il y a eu de bonnes choses à manger et surtout une bûche que maman avait faite et qu'on avait décorée le matin en faisant des traces dans la crème au beurre avec une fourchette pour que ça ressemble à du vrai bois. Je suis gourmande et je mange beaucoup, surtout quand il y a des coquillettes avec du beurre et pourtant, je suis maigre comme un clou, même qu'on voit "ma carcasse" comme dit Nany !

L'après-midi, on a été se promener dans Paris. J'aime bien courir sur les trottoirs, mais il faut toujours attendre les parents qui regardent dans les magasins des trucs sans intérêt ! On a laissé Mémé au métro et on est rentrés en passant par le boulevard Voltaire. Je n'aime pas quand on passe devant la Roquette ! Il parait qu'il y a des messieurs en prison derrière les grands murs sales, c'est très triste et je n'ose même plus courir ! En arrivant dans notre rue Jean Macé, j'étais fatiguée, mais il a bien fallu monter quand même les six étages à pied ! On a joué tous ensemble, Papa, Maman, Nany et moi. Au nain jaune où il a fallu m'aider et aussi au jeu de l'oie. Pour le quatre heures, on a eu le droit de manger un des marrons glacés que Mémé avait apportés. Les marrons, c'est encore meilleur que les palmiers, et ce n'est pas peu dire, car les palmiers, c'est mes gâteaux préférés. Mémé, elle a de la chance parce qu'elle travaille chez Rémond, et que Rémond, c'est un fabricant de confiseries. Les marrons, ils sont dans une boite en bois, emballés dans du papier en or. Les boites, on s'en sert quand elles sont vides pour ranger des tas de trucs dedans. Des crayons de couleurs par exemple. On a aussi allumé les bougies sur le sapin, mais pas longtemps, parce que c'est dangereux. Papa et Maman disent que chaque année, il y a des sapins qui s'enflamment et qu'il y a des appartements qui brûlent dans la nuit de Noël. Il faut dire qu'on n'habite pas loin des pompiers, alors quand ils sortent, on entend bien leur pin-pon et on se dit que quelque part, il y a des gens à sauver. Papa dit que ça lui est arrivé, le sapin qui commence à brûler, et qu'il a eu tout juste de temps de le jeter par la fenêtre. Ça fait très peur et je n'ai pas envie que notre chez nous sous les toits disparaisse dans les flammes ! Après le diner, on a eu le droit de jouer un peu plus longtemps avant d'aller au lit parce que le lendemain, Papa ne travaillait pas. J'ai dormi avec ma poupée en faisant bien attention de ne pas la faire pleurer.

o0o

Après Noël, Nany et moi, on est allés passer quelques jours à Clamart chez Pépé et Mémé Françoise. Pour aller à Clamart, on doit prendre le métro puis le bus. J'aime bien le bus, surtout quand il est à plateforme. Mais celui qui monte à Clamart, il est moderne et pas à plateforme. On descend au Petit-Clamart, à "Soleil Levant" ; c'est beau, comme nom ! Ensuite, il faut encore marcher avant d'arriver dans la rue Kermen. Chez Pépé et Mémé, il n'y avait pas de sapin ni de jouet pour nous parce que Pépé, il n'aime pas le petit Jésus, mais ça n'a pas d'importance, parce que ce n'est déjà plus Noël et que Pépé, il sait bien gâter autrement sa Nany et sa Chounette. Je crois même que je suis sa préférée ! Mon Pépé, il est menuisier dans le métro, et dans sa cave, il y a un établi et plein d'outils dont Papa se sert pour fabriquer des meubles. On n'a pas le droit d'y aller toutes seules et c'est bien dommage car j'aime bien toucher la sciure et les copeaux de bois en spirale qui sont fragiles et qui sentent bon.

Quand on est rentrées à Paris, on a fêté les rois. On a mis les trois santons devant la crèche, ainsi que le chameau. J'aime bien les rois mages parce qu'ils ont de bien jolis noms : Balthazar, Melchior et Gaspard ; qu'il y en a un qui est tout noir et qu'ils portent des habits qui ressemblent à de grandes robes de chambre. Dans ma tête, j'ai chanté toue la journée :

Balthazar et Melchior
Revenant d'Afrique
Revenant d'Afrique
Balthazar et Melchior
Revenant d'Afrique
Et le roi Gaspard !

Mémé Charlotte est venue avec la tante Marthe. La tante Marthe, c'est la sœur du Pépé que je n'ai jamais connu parce qu'il est mort quand Papa était encore un petit garçon et que du coup, Papa, il était dans un orphelinat avec son petit frère. Bref, la Tante Marthe, c'est une petite dame avec des taches de rousseur, des perles aux oreilles et un gros camée pendu à une chaine en or. Papa et Maman disent que c'est une vieille fille. Moi, je trouve que c'est une dame ! Chez elle, c'est très loin, à Colombes. C'est tout petit et il y a plein de meubles avec plein de bibelots sur des napperons et qu'il ne faut toucher à rien ! Elle ne vient pas souvent nous voir, mais chaque fois, elle apporte un jouet pour nous. Elle n'a pas d'enfants, mais elle est contente car elle a deux neveux et quatre petits-neveux à gâter : mes cousins et nous deux. Je ne sais pas pourquoi elle ne gâte pas aussi mes cousines mais je le saurai un jour.
Au dessert, on a mangé la galette des rois que Mémé avait apportée. C'est moi, comme je suis la plus petite, qui me suis cachée sous la table afin de dire "pour qui ?". On a commencé à manger notre part de galette, tout doucement en regardant bien par-dessous et sur les côtés si on ne voyait pas la fève. À un moment Papa s'est écrié "oh, vous avez vu, là-bas, derrière vous" ! J'ai trouvé cela bizarre, parce qu'il n'y avait rien de spécial à voir. En fait, il avait eu la fève, un petit personnage tout blanc tout raide en porcelaine et il me l'avait mise dans mon jus de pommes pendant que je m'étais retournée. Je ne l'ai compris que quand j'ai voulu finir mon verre et que tout le monde a crié "la reine boit" ! Papa a mis sur ma tête la couronne en carton doré qui était restée sur le plat vide et a embrassé sa petite reine. Pour la couronne, j'étais fière et je l'ai gardée sur la tête tout le reste de la journée, mais le coup de la fève dans mon verre, ça m'a dégoûtée, je n'aimerai jamais cette coutume et plus tard, quand je serai une maman, celui qui aura la fève choisira son roi ou sa reine sans faire de chichis.

Quand c'était plus Noël ni les vacances, on est retournées dans notre vieille école toute triste de la rue Titon. Moi, je suis encore à la maternelle, chez mademoiselle Meige, et Nany est à la grande école avec ses chipies de copines. On a dû raconter devant toute la classe ce qu'on avait eu à Noël, ce qu'on avait fait pendant les vacances et je me suis fait encore punir parce que je faisais la pipelette alors que la maitresse avait demandé le silence ! Ce n'est pas juste parce que quand je parlais avec ma voisine, je n'ai pas pu entendre qu'elle voulait qu'on se taise !

Quand on est rentrées à la maison, il n'y avait plus de sapin. C'est drôle, mais je ne m'en suis pas rendue compte tout de suite !

Au fait, j'allais oublier de vous dire, ma poupée, je l'ai appelée Catherine. C'est quand même important !


Paris - décembre 1953/janvier 1954
Pierre-la-Treiche - décembre 2010



(Photos Roger Pontet - 1947-1952)

samedi 16 octobre 2010

Brame


Il est des moments de la vie dont l'intensité est telle qu'ils restent marqués à jamais dans notre mémoire. Celui-ci en fait partie. C'était il y a une bonne trentaine d'années et on me pardonnera si les détails se sont estompés. L'ambiance est intacte, à peine romancée !

Nous sommes fin septembre ou au tout début d'octobre. Nous avons rendez-vous près du Donon avec un agent forestier au nom idyllique de "Paradis" qui doit nous servir de guide.

La nuit a été trop courte car hier, le sommeil a été long à venir tant l'excitation et le désir de s'endormir vite m'a empêchée de trouver le sommeil. Les heures ont défilé lentement les unes après les autres au cadran de la pendule tandis que je me suis tournée et retournée dans le lit. Quand soudain la sonnerie du réveil-matin s'est mise à résonner dans la nuit, c'est comme si je n'avais pas dormi. Encore enveloppée de la chaleur du lit, je m'habille mollement et avale avec lenteur le café serré et trop chaud que monsieur a préparé.

Les yeux encore pleins de sommeil je prends place à ses côtés dans notre petite voiture glacée et vite embuée.
La nuit coule lentement et les villages que nous traversons sont encore silencieux et plongés dans le noir. Nous croisons de rares voitures dont les phares jaunes balayent l'asphalte rapiécé. Je dois m'être assoupie un moment, m'éveille quand la route se fait de plus en plus tortueuse et prend doucement de l'altitude.
Nous parvenons au point de rendez-vous après une bonne heure de trajet et n'avons pas besoin d'attendre longtemps l'arrivée de notre guide vosgien, précédée par le teuf-teuf d'abord lointain puis de plus en plus proche de sa vieille 2CV brinquebalante et poussive.

Rapide bonjour.
On s'entasse dans la guimbarde au milieu d'un bazar exhalant des arômes composés d'un mélange d'humus et de champignon, de crasse froide et d'essence. La Deuche emprunte une route forestière tortueuse, mal carrossée d'un gravier rouge autochtone. Parfois, nous devons ralentir pour franchir une rigole qui endigue tant bien que mal entre ses deux rails métalliques les eaux rouges du fossé habituées à traverser en cet endroit la chaussée caillouteuse et grossière, fragile cependant. Ici une flaque d'eau explose à notre passage, là, nous devons éviter un bloc de grès ayant fraîchement dévalé du bas-côté.
La vieille auto grise s'immobilise enfin quelques virages plus loin et mon estomac se remet immédiatement en place, aidé en cela par la fraîcheur de l'air du dehors.

Enfourne mes pieds gelés dans mes bottes.
Enfonce mon bonnet jusqu'aux oreilles et mon menton dans trois tours d'une écharpe de grosse laine.
Les gants rendant difficile le réglage des jumelles seront bientôt relégués au fond d'une poche de ma parka sombre, entre le mouchoir humide à force d'éponger ma goutte au nez et le gâteau sec emporté par précaution.

Le silence nous enveloppe, pas un seul chant oiseau, pas le moindre souffle de vent dans les sapins noirs. Nos yeux s'habituent vite à l'obscurité et notre errance commence.
Nous franchissons des ruisseaux et des talus, allons de chemin en chemin, traversons des parcelles envahies tantôt de fougères et de luzule pileuse, tantôt de myrtilles dénudées et de callunes en fleurs. Escaladons le tronc d'un chablis entravant notre sente, contournons un enchevêtrement de branches entassées lors de la dernière coupe. Nous cheminons sans bruit mais d'un pas sûr, l'un derrière l'autre, l'oreille tendue. Notre haleine fumante trahit notre présence. Un brouillard cotonneux et léger s'évapore du fond des talwegs. J'ai perdu le fil de notre itinéraire sinueux et ne sais plus où je suis, qui je suis, ni ce que je fais là !

Notre guide a l'oreille tendue. Il sait à peu près où sont les bêtes. Mais il faut contourner le vallon pour arriver sur place contre le vent, sans quoi, elles nous devineraient et s'éloigneraient en silence sans que nous ayons pu soupçonner leur présence. La nuit bleuit insensiblement tout au bout de la forêt, le temps nous est compté !
Les animaux que nous traquons sont là : nous le sentons à un je ne sais quoi d'indicible.
Un brame dans le lointain, meuglement rauque, résonne tel un appel sauvage et pathétique. Un autre lui répond, plus lointain encore.
Soudain un animal détalle devant nous. C'était un jeune cerf qui broutait paisiblement et que nous avons surpris. Je n'ai pas même eu le temps de voir ses bois. Nous redoublons de précautions. Les autres ne doivent pas être loin !
Brusquement, notre guide s'immobilise et d'un signe discret de la main nous fait signe de nous arrêter. Nous désigne d'un lent et discret mouvement du menton le bas du vallon.
Notre trio n'est plus qu'un souffle immobile, écarquillant les yeux dans la direction désignée.
Nous découvrons le troupeau : une vieille femelle au pelage brun regarde dans notre direction, aux aguets, tandis que les autres femelles insouciantes avancent doucement, broutant çà et là quelque carex assaisonné de rosée, impavides, suivies de quelques daguets et jeunes biches encore immatures. Nous n'osons plus respirer, ni ajuster nos jumelles, le moindre geste risquerait de nous trahir.

Regarder ! Graver cette image, inconsciemment, dans nos cervelles d'humains intrus, de voyeurs !
Le troupeau se déplace lentement. Nous traversons le ruisseau derrière lui, les seules traces de leur passage sont un chapelet de crottes noires, une vague odeur d'urine, des empreintes diffuses dans la mousse humide.
Les mâles ne sont probablement pas loin !

Nous n'aurons pas la chance d'assister à l'affrontement. Au loin, l'éclat d'un combat nous fait presser un peu le pas. Des bois qui s'entrechoquent à quelques coudées dans un bruit mat et sec, concert éphémère dont nous ne serons que les lointains témoins. Un beau mâle aperçu trop rapidement. Seul, fier, dressant ses bois majestueux, un vainqueur ? Celui-là aura probablement le droit de saillir quelques jeunes femelles vigoureuses. Le perdant n'aura pas même la possibilité de monter une femelle moins aguichante. Les vaincus devront attendre la saison prochaine pour tenter à nouveau leur chance !

Le jour blanchit et la forêt s'éveille lentement. Les mésanges s'échangent de branche en branche un bonjour mélodieux, un geai lance son cri sonore pour signaler notre présence.
Bien que notre discrétion ne soit plus utile, notre retour est muet, sans commentaire. Le soleil se lève lentement et ses rayons filtrent la lumière au travers des sapins en d'éblouissants contre-jours tandis que le paysage prend rapidement des couleurs. La 2 CV refait en sens inverse son trajet poussif, nous montons au Donon où nous prendrons à l'auberge du col un petit déjeuner bienvenu. Le monde des hommes s'éveille à peine. L'aubergiste descend les chaises de sur les tables qu'elle nettoie d'un geste prompt avec un chiffon humide. Elle est habituée à des clients tels que nous et connaît bien Paradis. Nos langues se délient. Vous avez vu… On aurait dû… On aurait pu…

Une journée comme les autres commence.

Comme les autres ?

(Octobre 2008)

vendredi 24 septembre 2010

Croix de Groix

"Qui voit Groix voit sa croix !"

Avril 1969.
Un vingtaine d'étudiants nancéiens testent leurs marteaux de géologues tout neufs sur les granites du sud de la Bretagne.
Premier stage, premières (més)aventures, premières prises de tête ! Dormir dans une auberge de jeunesse crasseuse à Lorient ou dans un bus sur un parking de Rennes laisse de bons souvenirs et soude les liens ; enfin, si cela est bien encore nécessaire : les géologues sont solidaires et bons vivants !
Le hasard du tirage au sort nous octroie un secteur sur l'île de Groix… de quoi rêver sauf quand au dernier moment, on apprend que l'auberge de jeunesse de l'île est définitivement fermée et que pour le camping, ce n'est pas encore la saison ! Nous embarquons quand même une tente car nous sommes des sans-le-sou et on ne sait jamais.
Seuls passagers sur la banquette d'une coursive au ras de l'eau, engoncés dans nos K-way, nous essuyons quelques embruns, tout en savourant l'impression de partir à l'aventure vers une terre inconnue, une île de Robinson. Le navire courrier "Île de Groix", joli rafiot à coque noire et cabine blanche, accoste sur l'ile noire (comme son glaucophane) et rouge (comme ses grenats et ses sables) après une traversée de moins d'une heure, gentiment houleuse.
Heureusement le tourisme, encore embryonnaire, nous permet de trouver une location "de vacances" dont nous négocions âprement le tarif. Michel, Evelyne et moi échouons à Locmaria, les vosgiens Pierre et Odile ont le privilège de rester au bourg. Quant à Annie et son binôme, elles se retrouvent isolées à Kervédan pour un secteur aux falaises parfaitement inadaptées à leur vertige maladif !
Je rôde mes godillot bien graissés mais au cuir encore raide sur un magnifique littoral aux schistes luisants. Quant à mon vertige acquis quelques jours plus tôt sur la côte près du Pouldu, il ne sera ni révélé, ni mis à l'épreuve : nous avons eu la chance de tomber sur la partie la plus basse de l'île, celle où "les Chats" sont des écueils fatals aux navigateurs imprudents. Beaucoup en ont fait les frais. "Qui voit Groix voit sa croix" ! Il y a encore quelques tôles du cargo grec Sanaga, un des derniers naufragés du XXème siècle, qui finissent de rouiller sur les rochers de Porh Morvil. Tout ça pour dire que j'ai réalisé bien plus tard avoir attrapé un incontrôlable vertige lors d'un parcours préparatoire au stage, comme on attrape une fièvre récurrente, genre palu. C'est la faute à nos lorrains-assistants et professeurs qui ont occulté le fait que la marée soit une variable ! Il faut pourtant passer, tandis qu'en bas, les vagues se fracassent sur les rochers ! Nous sommes une poignée de retardataires, les trouillards et ceux qui ne les abandonnent pas, "courant" tant bien que mal après le groupe que nous rejoignons péniblement une fois les explications terminées : il ne faut pas perdre le temps de nous attendre la mer continuant sa montée !
Le stage nous retient une dizaine de jours sur l'île. Notre propriétaire, une petite madame Bihan (ce qui est un pléonasme, car bihan veut dire petit !) a l'allure typiquement bretonne ; elle porte encore la modeste coiffe groisillo-lorientaise sur son chignon serré. Celle qu'elle porte le dimanche, juste agrémentée d'un peu de dentelle, est à peine moins humble : sur les îles, on ne fait pas de chichi ! Elle nous propose gracieusement une seconde chambre en mansarde : c'est qu'il y a un garçon ! Il fait beau mais il fait frisquet ! À notre départ, madame Bihan nous facture une bouteille de gaz ! Comment sait-elle que pour nous réchauffer, nous faisons fonctionner le four, porte ouverte…? Je brave le froid grâce au gros pull de laine encore plein de l'odeur de mon futur et au gros duvet de plumes d'oies du Périgord également confectionné par bientôt belle-maman pour son fils. Le tout jeune barrage de port Melin alimente le château d'eau à peine mis en service, nouvel amer blanc planté au centre de l'île, à deux pas des ruines du vieux moulin à vent.
Pour nous, l'eau, c'est celle du puits que Michel puise chaque matin avec dextérité à l'aide d'un simple seau attaché au bout d'une corde. Il met en pratique les conseils de Thomas Bihan, vieux bonhomme un peu bourru, sec et voûté. Chaque fois que nous le croisons, il ne manque pas de vanter son puits, unique objet de ses conversations : "le puits, c'est moi qui l'ai creusé", "son eau, elle est bonne" et surtout "vous pouvez la boire" !
Le stage s'avère difficile ! Nous avons un secteur particulièrement ardu : la tectonique des plaques, qui parviendra à expliquer les mystères de Groix une dizaine d'années plus tard, n'est alors qu'à l'état d'hypothèse et nous ne maitrisons pas encore les lois du métamorphisme de haute pression. Nous sommes assez perplexes, parfois découragés et réalisons notre prospection quelque peu en touristes ! L'assistant chargé de vérifier le moral des troupes à mi-séjour ne sera d'ailleurs pas très content de nous trouver tardivement encore à l'approvisionnement le jour de sa visite impromptue. Mécontentement qu'il ne laissera qu'à demi paraitre ; les assistants de géologie sont aussi solidaires et bons vivants !
Nous ne nous en sortons néanmoins pas si mal, exploitons au mieux les échantillons rapportés dans nos bagages sérieusement alourdis. On ne nous demande pas la lune et nous sommes néophytes. Être pionniers (que la science a oubliés avec ingratitude !), cela aide à faire passer quelques approximations. Et si aujourd'hui, les secrets du méli-mélo de la croûte terrestre et de la croûte océanique sont élucidés, nous n'en sommes peut-être pas vraiment responsables ! Au final, nous gardons de Groix un souvenir inoubliable et merveilleux. L'amitié y est aussi pour beaucoup.

Charmée par l'île, je la fais découvrir l'été suivant au propriétaire du pull et du sac de couchage devenu entre temps mon conjoint. Le temps d'une journée particulièrement chaude et à la lumière blanche dont quelques diapositives dorment aujourd'hui dans un carton. Nous en faisons une description si élogieuse à la famille que Jean, mon beau-frère qui cherchait sans succès une maison pour les vacances de sa petite famille en Normandie, y acquière pour quelques francs une maison de pêcheur au lieu-dit Kerlo Bihan (qui se traduit donc par Kerlo le petit) : une poignée de maisons blotties les unes contre les autres, au bout d'une impasse. Hissé sur la pointe des pieds, on peut même voir la mer depuis la mansarde ! Nous sommes en 1975. Jean va y sacrifier toute une belle série de longues vacances pour en faire un gîte convenable, capable d'accueillir une famille nombreuse et des amis non moins nombreux ! Nous y passons quelques merveilleuses vacances, nos enfants bénéficiant de l'admiration et de la disponibilité de leurs cousins plus âgés, ainsi que de la patience de leur grand-mère ; et nous, par conséquent, un peu de liberté.
De l'été 2001, je conserve le dernier souvenir de Jean ainsi que sa dernière photo. Un bel été aussi pourtant, mais après lequel Groix, sans Jean, ne sera plus pareil !

2010. Une invitation de L. (la maison est occupée en discontinu cet été) ne nous fait pas hésiter une seconde. C'est ainsi que début juillet nous accostons sur la jetée de Port Tudy après une calme traversée d'à peine trois quarts d'heure sur un vilain gros bateau blanc au nom de Saint Tudy. Personne pour nous accueillir sur la jetée comme c'était autrefois la coutume. Les fournées gargantuesques de galettes et de crêpes que Jean ne manquait sous aucun prétexte de confectionner en l'honneur de chaque nouvel arrivant, sont remplacées par celles de la meilleure crêperie du bourg. Nous voici donc sur Groix, comme si nous l'avions quittée hier. Ses rochers seront cette fois la proie de mon appareil photo. L'utilisation du marteau y étant maintenant prohibée, le mien coule les jours paisibles d'une retraite méritée au milieu des autres outils. Quant aux minéraux, échantillons ou autres galets, ils sont dispersés ça et là dans la maison et dans le jardin… et j'espère bien qu'ils y seront une énigme insoluble aux géologues d'une éventuelle future ère "quinternaire" !
Cet été, mon reflex et mon compact aiment les ébats de mes petits-enfants sur la plage, les voiliers dans le port, les goélands criards, les fleurs dans la lande. Je fais une moisson d'hortensias, traque les fenêtres, les enseignes, les jolies maisons, vêtues ou non d'une robe blanche et d'accessoires "bleu-Ouessant" très à la mode ! Mode à laquelle Locmaria n'a pas échappé. Le village a abandonné le gris de ses façades. Il est devenu particulièrement coquet et bien joli, peut-être un peu trop astiqué et trop méridional, mais charmant ! Dans la rue Breiz Izel (traduire par rue Basse-Bretagne) sinueuse et étroite, la maison de Thomas Bihan a conservé son aspect d'autrefois.


Je m'y arrête avec un pincement au cœur, imaginant Michel sur la photo que je ne manque pas de prendre : Michel mal réveillé puisant l'eau du puits ! Les souvenirs m'envahissent et je dois avoir l'air bête, à contempler cette maison plutôt banale au fond de sa cour bétonnée ! Mais il me faut bien admettre que depuis bientôt 36 ans Michel est revenu sur sa terre natale, au cimetière de Dombasle… Ce n'est pas la vie qui n'a pas voulu de lui, mais lui qui n'a plus voulu de la vie, quittée en terre africaine où ses amis trop lointains ne pouvaient rien faire pour l'empêcher de commettre l'irréparable. Du sourire de mon vieil ami et de sa barbichette clairsemée, il ne me reste que les quelques photos en couleurs prises le jour du baptême de L. sa fillotte, mon premier enfant, mais surtout, celles en noir et blanc, que j'avais prises pendant le stage breton en avril 1969.
Flonflons du 14 juillet, quelques moules sur le port, une dernière journée dans les falaises à contempler inlassablement les vagues. Puis on range les accessoires de plage et de barbecue dans la remise … qualifiée de hangar ou de garage qui a émergé au milieu du pré depuis notre précédent séjour. Jean en avait calculé le volume nécessaire… mesurant scrupuleusement chaque objet encombrant le "grenier", jusqu'au bateau qui n'a pas quitté, cet été 2001, la compagnie des hortensias. Jean a effectué comme une nécessité, chaque jour durant, cette tâche inutile avec une précision obsessionnelle destinée à lui faire oublier ses souffrances. Il savait très bien alors qu'il ne reviendrait plus jamais sur Groix !
16 juillet. Le même navire obèse qu'à l'aller nous ramène à Lorient. La traversée est calme et fraîche. L'ile s'estompe bien vite à l'horizon laissant avec quelques regrets une dernière image de ses Grands Sables blancs. Aucun marsouin ne vient jouer dans le sillage du bateau. Dans la rade de Lorient, aucun cargo au port de commerce où les grues de déchargement attendent, inutiles sur les quais, la venue d'un éventuel navire russe ou grec au nom illisible. Il est vain d'essayer de voir un sous-marin sortir de Kéroman, dont l'immense masse de béton a été évacuée au profit de Brest et Toulon. Un minuscule voilier, un petit chalutier s'écartent devant notre bateau. A quai, les soutes du Saint Tudy dégueulent leur maigre flux de véhicules et de passagers, rapide chassé-croisé avec les quelques véhicules qui attendent l'embarquement, corbillard en tête ! Nous mettons pied à terre contents malgré tout de regagner la Lorraine mais avec cette incertitude : "quand reverrai-je Groix ?", et ce regret : "qui sera du séjour ?", car la famille a proliféré et essaimé. Il est donc vain d'espérer qu'un jour les cousins y seront à nouveau tous réunis.

(Photos : avril 1969 - juillet 2010)

lundi 23 août 2010

Météo des vergers

Je rentrais du jardin plusieurs fois par jour, tenant dans les mains les quelques mirabelles tombées. Délicatement comme si c'était des œufs ou plus précisément des œufs de Pâques tombés du ciel.
Je n'ai pas osé les prendre en photo : je n'aurais pas eu le cœur de faire une jolie mise en scène sur une nappe en couleur, accompagnées de quelques feuilles arrachées aux arbres !

Dégoûtée !

Les blondinettes avaient un peu tardé à mûrir, contrariées par un hiver qui n'en finissait pas de finir, et par un début d'été prétendu caniculaire, tout juste un peu plus sec et plus chaud que de normale.
Finalement, certaines étaient à point à l'heure habituelle. Le 13 août qui tombait un vendredi, fut un jour de chance pour les ramasseurs qui purent commencer à œuvrer dans les vergers les plus précoces sous un beau soleil d'été. Les propriétaires souhaitant alimenter les premières ventes avec un bénéfice conséquent se frottaient déjà les mains !

Et puis est venu le week-end ; comme qui dirait un 15 août pourri ! Déjà que la malédiction avait fait tomber ce jour férié un dimanche, pour corser le tout il a plu ! La pluie s'est mise à tomber perfidement le samedi. Puis elle est tombée de façon soutenue et sans interruption le dimanche tandis que celle du lundi, un peu plus légère, a complété les méfaits du temps exécrable de la veille. Le thermomètre frisait les 14/15°C et par superstition, j'osais à peine ressortir quelque petite laine me souvenant pourtant avoir déjà fait une flambée dans la cheminée à pareille époque.

Le soleil est revenu, timidement. Les hirondelles aussi, qui avaient abandonné le ciel au dessus du village pour quérir au-dessus de la Moselle quelque maigre pitance. Chacun a tout doucement sorti le museau hors de chez lui, scrutant, évaluant, commentant …

On ne put que constater çà et là les dégâts, les surestimant peut-être comme il se doit dans une première évaluation à 60% de perte ! Estimation vérifiée dans mon jardin où je ramassais les pauvrettes au fur et à mesure qu'elles s'écrasaient au sol. Les moins laides présentaient une fente indécente, mettant à nu leur chair dorée. D'autres moins pudiques laissaient entrevoir un noyau incongru ! J'envoyais avec rage sur le pourrissoir celles dont il ne restait que chair corrompue, brune ou violette, du jamais vu, que même les guêpes avaient renoncé à fréquenter. Ces dernières avaient en effet totalement disparu, laissant les fruits gâtés aux fourmis et aux limaces. À quelques mouches aussi !
Un peu de confiture, une tarte, un clafoutis… on s'est régalés malgré tout ! Même laides, les rescapées étaient goûteuses et j'avais commencé à hocher quelques branches, récupérant de quoi satisfaire ma gourmandise mais pas suffisamment pour des conserves.

Partout on déplora les dégâts. Dans les vieux vergers, les branches avaient cédé sous le poids des mirabelles qui, déjà trop nombreuses, s'étaient à l'excès gorgées d'eau. Les jeunes vergers où les fruits étaient encore immatures laissaient espérer encore une possible récolte. Le soleil fit rapidement sont action et en quelques heures, la maturité fut atteinte mais il fallu bien se rendre à l'évidence : il y avait trop de fruits fendus, invendables à moins d'un tri particulièrement sévère et peu rentable. La majeure partie des fruits allaient devoir finir sur place ou en distillerie.

Quant à moi, j'ai pu faire de substantielles provisions grâce à une amie du Saintois que je remercie chaleureusement au passage.


Mes réserves seront une première infidélité aux côtes de Toul. Lors du ramassage dominical du 22 août, nous avons dû nous rendre à l'évidence que le rendement était assez décourageant ! Très peu des fruits que nous avons récoltés auraient été dignes de satisfaire le commerce : souvent trop petites, tachées ou molles et tournant à vue d'œil sous le temps orageux. J'avais espéré garnir une dizaine de bocaux mais la trentaine que nous avons emplis dès le dimanche soir et stérilisés le lendemain matin est bien jolie à voir. Les quelques unes qui ont échappé à la cuisson devront être rapidement consommées et seront rejointes par les dernières du jardin que je collecte encore poignée par poignée au fur et à mesure que le vent les fait tomber.

Je ne promets pas non plus ne point aller à la rapine sous les arbres de Bruley ou de Lucey dans quelques jours ! Chaudes et un peu molles, gisant dans l'herbe piétinée, elles sont parmi les meilleures à grappiller au cours d'une balade sur la côte, juste avant les vendanges.

dimanche 2 mai 2010

Le soldat inconnu

J'ai quitté enfants et femme
Mon village
La fleur au fusil
Pour qu'un sang impur
Abreuve nos sillons

J'ai vécu le grand drame
Le mitraillage
Dans une tranchée transi
Poilu que torture
La peur et le frisson

Dans la boue et les flammes
Avec courage
J'ai tant frémi
Quand dans la nuit obscure
Tonnaient les canons

Voici venu le temps des larmes
Du sang sur mon visage
Quand au bout de la nuit
Un vent triste murmure
Ma funèbre oraison

Inconnu sous la flamme
Pour hommage
Des fleurs épanouies
Une tricolore parure
Et le son du clairon.

jeudi 8 avril 2010

NN Renault

Quand Gérard, qui "aime notre Lorraine", a publié sur son blog une série de vieilles voitures photographiées à Nancy, j'ai tout de suite reconnu la NN qui, parmi les divers modèles qui ont existé, ressemblait fort à la nôtre… et une foule de souvenirs plus ou moins précis ont refait surface.
J'avais tout juste sept ans…


Ce dont je me souviens avec précision, c'est Papa, commentant avec fierté l'engin avec mes deux oncles. La voiture dont j'appris bien plus tard qu'elle avait été rachetée à "Tonton Raymond" était garée juste devant le pavillon de mes grands-parents à Clamart. Elle était couleur café au lait, terne, avec un toit noir et elle était équipée d'un coffre étroit plaqué à l'arrière et capable d'accueillir une unique grande valise (que je possède encore). C'était une voiture haute, comme on les faisait avant guerre, avec des marchepieds le long des portières, un pare-soleil prolongeant le toit sur le pare-brise plat équipé d'un essuie-glace hésitant, un mince pare-choc cabossé et des phares saillants comme des yeux de crapauds. Son capot en pointe était orné sur sa tranche du logo tout simple de la marque emblématique de l'île Seguin où l'auto était vraisemblablement née entre 1924 et 1928. Déjà en 1955, cette NN Renault était un modèle obsolète et réformé. Dans les rues de Paris on voyait surtout des Traction et des 203. Comme nous habitions en ville, nous n'avions pas d'automobile, n'en ayant pas le besoin… sinon le métro ou le bus à plateforme arrière épargnait parfois mes guiboles juvéniles et maigrichonnes. Pour les vacances en Bretagne, c'était le train ; pour les sorties du dimanche du côté de Meudon ou sur les bords de la Seine, c'était, pour moi, assise à l'arrière du vélo de Maman, ma sœur sur celui de Papa. Papa avait une moto qu'il laissait à Ormesson où ma grand-mère avait hérité d'une toute petite maison avec un jardinet qui adoucit un peu les restrictions alimentaires pendant la guerre et où nous profitions de la "campagne" ! Quand par chance je pouvais monter dans la 203 de mon oncle, assise à côté du chauffeur sur les genoux de ma tante, j'étais fière comme Artaban, c'était le luxe suprême, un bonheur rare ! D'autant plus que mon oncle connaissait la ville comme sa poche. Les rues pavées m'apparaissaient avec enchantement au-delà du Lion qui ornait le capot et c'était de nuit que ces trajets avaient ma préférence car "Tonton Maurice" faisait volontiers un détour pour nous permettre de voir les lumières de la ville.

Je n'ai pas oublié cette journée du printemps 1955 où la NN fit son apparition, mais je n'ai pas compris tout de suite que cette voiture devenait la nôtre et qu'en même temps, cela signifiait que nous allions quitter Paris pour aller vivre "en province". Ma santé était en partie responsable de ce départ inopiné. Notre vie allait changer du tout au tout avec cette Lorraine qui s'offrait à nous, là-bas, loin vers l'est ! Si la famille s'amusait de notre exil, mon grand-père, qui y avait fait la guerre et eu la chance de ne perdre que l'odorat à cause d'un gaz malencontreusement respiré en 1916 dans les Vosges, près de Charmes, n'admettait pas notre départ chez les "Boches". Il nous annonça clairement refuser de venir nous y rendre visite.

Le tacot nous permit de faire la tournée des adieux auprès des amis dispersés çà et là dans la banlieue parisienne, tout à fait comme si nous partions pour un voyage sans retour ! C'est ainsi que j'ai retrouvé l'unique photo de la Nénette (c'est ainsi que nous l'avions surnommée) prise à Savigny-sur-Orge, mais visiblement, le photographe, en l'occurrence Papa, s'était plus intéressé à garder un souvenir des enfants que de la titine ; même le chat fut invité à prendre la pose !

(Savigny-sur-Orge, 1955)

Mais comme c'est loin, la Meuse, pour une vieille voiture poussive ! Jamais je n'oublierai le jour où nous avons quitté définitivement la capitale. Certes, l'auto était belle, mais elle était fatiguée ! Elle parvint péniblement à monter la côte pavée après le pont de Joinville sous le regard goguenard du tirailleur Sénégalais. Mes parents prirent alors conscience que la route serait longue ! Peu m'importait… je savourais ce voyage. Le contact du cuir rouge craquelé des sièges était raide et frais sous mes cuisses maigres. L'auto me paraissait immense et j'admirais que Papa sut conduire un tel engin. Je crois même me souvenir qu'il passait le bras par la portière pour signaler chaque changement de direction… l'auto étant exempte de "clignotant" !
J'ai oublié une bonne partie du paysage ayant probablement dormi ou somnolé. Pourtant, la traversée de la Champagne alors "pouilleuse" me sembla interminable et monotone ; c'était la première fois que je voyais de si longues rues sans maisons et j'en étais stupéfaite. La chaleur se mit à nous faire souffrir quand le soleil de juillet au zénith tapait dur sur le toit noir du véhicule qui avançait au rythme d'une limace. Je demandais plus d'une fois si nous allions bientôt arriver.

Quand nous sommes arrivés à destination, un camion nous attendait devant notre nouvelle demeure, la poste d'un petit village, avec tous nos meubles et nos affaires. Je n'en revenais pas ! On avait éloigné les enfants pendant le chargement auquel je n'avais donc pas assisté.

Ma famille s'adapta de façon étonnante à la vie de village où le confort était loin de celui que nous avions laissé derrière nous ! Les villageois s'en étonnèrent, mais nous restâmes toujours "les parisiens" et mes impitoyables camarades d'école se moquèrent longtemps de mon accent que je métissai bien vite avec le parler local !

Et la NN ? Elle fut vite revendue et remplacée par une petite 4CV neuve, couleur "coquille d'œuf", achetée ainsi que quelques meubles avec l'argent de la vente de l'appartement du 11ème arrondissement. Cette petite auto nous permis de découvrir la Lorraine au fil des dimanches, et même mon grand-père vint y faire l'incontournable tournée des champs de bataille autour de Verdun, dénonçant ainsi sa promesse.

(Maxey-sur-Vaise, mai 1956)

La NN est partie chez un collectionneur contre une poignée de francs ; il fit une excellente affaire ! Je crois me souvenir que la tractation fut de l'ordre de 10 000 Francs, des anciens, ceux d'avant la dévaluation par le général De Gaulle. Ce montant dérisoire correspondait à ce que la plupart des tirelires enfantines pouvaient généralement contenir !

mercredi 13 janvier 2010

Février 1956

Le lecteur a le droit de considérer ce récit comme une fiction, moi, pas !




Papa était loin de réaliser au petit matin de ce 31 janvier 1956 quand il découvrit avec effroi la chute étonnante du thermomètre, qu'en l'espace d'une nuit nous entamions un mémorable mois de février ! Les villageois l'avaient pourtant bien prévenu quand nous avions débarqué dans ce petit endroit perdu en Meuse l'été précédent que les hivers lorrains étaient rudes. Eux-mêmes furent néanmoins surpris par ce temps sibérien auquel ils n'étaient pas préparés.
Le dimanche précédent, Maman s'était moquée de moi quand je lui avais demandé l'autorisation de me vêtir de la jolie jupe rouge que j'avais portée tout l'été, détail qui me sert encore aujourd'hui de point de repère car si les souvenirs d'une enfant de sept ans ne sont pas toujours fidèles, l'humiliation que j'en ressentis alors a gravé avec précision dans ma mémoire la date et les faits.
Ce mercredi matin, qui était alors un jour d'école, le thermomètre affichait un vaillant -6°C qui s'aggrava de jour en jour bien en deçà du -25°C enregistré à Nancy. Je revois encore Papa se hisser chaque matin sur la pointe des pieds au-dessus de la pierre à eau, pour regarder l'instrument de mesure diabolique accroché à l'extérieur de la haute fenêtre de la cuisine. Je n'ai pas oublié son expression quand il nous annonçait le record battu, jour après jour. Nous étions logés dans une ancienne école où les enfants assis à leurs pupitres ne devaient pas pouvoir être distraits en regardant par les fenêtres. La pièce, haute de plafond, séparée de la cave humide par un mauvais plancher, était chauffée par une cuisinière à bois. La "Godin" aux parois émaillées blanches avait bien du mal à maintenir une température acceptable dans cette pièce qui faisait office de cuisine, de salon, de salle de jeux, de living-room et même de salle de bain. Sur le dessus astiqué au Zebracier, la vieille bouilloire en aluminium fournissait de l'eau chaude en permanence tout en se chargeant de calcaire. La maison s'imprégna bientôt d'une ambiance d'igloo. À l'étage, mes parents nous évacuèrent ma sœur et moi de notre chambre dont les fenêtres s'étaient ornées d'un magnifique feuillage de glace persistant. Nous dormions dès lors tous les quatre dans une vaste chambre qu'ils réchauffaient avec un petit appareil mobile au gaz qu'il n'était pas question de laisser fonctionner toute la nuit.
Pour nous, les enfants, se fut une magnifique période insouciante de jeux dans la neige qui faisait probablement contraste avec les tracas auxquels les adultes durent faire face mais dont nous n'avions pas conscience.
Quand la première neige eut tombée toute une nuit, nous en avions ressenti la présence avant même que de l'avoir vue. C'est qu'il régnait une ambiance anormale dans la maison, feutrée, cotonneuse. La place du village avec sa double ceinture de marronniers était notre terrain de jeux favori… du moins, celui qui nous était autorisé puisque mes parents gardaient ainsi sur nous un œil heureusement assez distant. Les vieux arbres servirent de refuge aux lâches qui fuyaient les boule de neiges, projectiles pas toujours pacifiques, parfois trop tassés ou truffés d'un traitre caillou en guise de fève. C'était en général l'armée des garçons contre celle des filles, la force des uns devant être compensée par la ruse des autres. Et si dans un clan ou dans un autre, un combattant envoyait traitreusement son projectile dans le cou de sa victime, il était sitôt vilipendé par une escouade de défenseurs qui vengeait la victime : les combats étaient pris très au sérieux, comme dans "La Guerre des Boutons". Les batailles les plus rudes avaient lieu le jeudi matin, sur le chemin du retour du catéchisme. Les autres jours nous sortions de la maison au dernier moment, les poches emplies des marrons saisis brûlants sur la cuisinière avant de nous enfuir en courant vers l'école. Celle-ci, située sur la place, était visible de chez nous et j'attendais derrière les fenêtres le moment où les écoliers commençaient à se mettre en rangs pour sortir de chez moi. Un autre terrain de jeu favori de cette période fut le fossé gelé. On appelait "fossé" le ruisseau nauséabond en été qui séparait le village du "château", une vieille ferme qui eut probablement ses heures de gloire dans des temps lointains et historiques. On imaginait facilement ledit fossé autrefois franchi par un pont-levis à la place du pont boueux qui l'enjambait. Bien rempli par le début de l'hiver, le fossé s'était bien vite recouvert d'une couche de glace solide qui devint terrain de glissade amélioré par les débris de glace que les grands y pulvérisaient. Les plus audacieux s'y aventuraient même à vélo, semant la panique au milieu des gamins moins espiègles. Je garde de cette époque une petite cicatrice au menton : peu attirée par l'art du patinage, je regardais les évolutions des autres avec une telle concentration que je ne sentis pas venir l'ennemi derrière moi ! C'était un amoureux éconduit qui, voulant se venger, m'octroya un brusque croche-pied qui eut pour effet de me projeter vivement en avant sur la glace. La plaie béante fut réparée à coup d'agrafes que le docteur appelé en urgence me posa à vif, sans ménagement. J'en pleurai plus de chagrin que de douleur. J'eus en compensation la faveur de ne pas aller à l'école le lendemain lundi, et ma sœur me rapporta que le garnement (qui avait probablement sous-estimé les conséquences de son geste) fut admonesté par le maitre d'école avec une telle violence, pas seulement verbale, que tous les élèves en eurent pitié. Curieusement, si moi je ne lui tins pas rigueur pour la blessure, lui me considéra comme responsable de la sévère bastonnade dont il fut victime. J'espère que du haut du ciel où il se trouve maintenant, il m'a pardonnée… de mon "innocence" !
Je n'ai pas souvenir d'avoir souffert du froid, mais je compatissais pour quelques uns de mes petits camarades qui passèrent l'hiver les genoux à l'air, garçons en culotte courtes, filles en jupes plissée et grandes chaussettes de laine. Quant à moi, mes pieds furent bien au chaud dans des chaussures en peau de phoque à la mode du moment, Brigitte Bardot ne s'était pas encore engagée dans la guerre contre la chasse de cet animal. Je ne dis pas que je ne fus pas victime d'engelures, et j'avais évité le pire, du moins, c'est ce que je croyais, le jour où je pris un bain de pied dans l'eau froide du fossé dont la glace était plus fragile sur le bord.
L'hiver fit une unique victime au village, mais il n'y eut heureusement pas mort d'homme ! Un soir, je fus tirée de mon premier sommeil, par une ambiance insolite : le tocsin retentissait lugubrement au clocher tout proche et une agitation anormale régnait sous nos fenêtres. Maman arriva blême dans la chambre nous annonça qu'il se produisait un drame ! Je ressentis un soulagement confus quand elle nous dit qu'il y avait un incendie au village. J'avais imaginé encore pire, l'espace de quelques secondes ! Les pompiers volontaires, tous hommes du village, avaient eu tôt fait de sauter dans leur grosses bottes en cuir et d'installer la pompe à bras ainsi que les quelques 300 à 500 mètres de tuyaux qui devaient transporter l'eau depuis l'Orne jusqu'au lieu du sinistre. Le problème, c'est qu'avec la température polaire qui régnait à l'extérieur, l'eau se mit à geler rapidement dans les tuyaux avant d'avoir le temps d'arriver à destination. La maison fut totalement détruite et son vieil occupant, victime d'une cheminée mal ramonée, quitta le village en trouvant refuge dans de la famille. J'eus davantage de compassion pour ma copine dont la maison mitoyenne eut à subir les dégâts des pompiers. Elle passa avec sa famille la fin de l'hiver dans une autre maison du village où elle fut temporairement relogée. Une odeur âcre émanant des ruines fumantes s'attarda quelques jours dans l'atmosphère. Quant aux tuyaux, ils attendirent le dégel sur place, jusqu'à la fin du mois.

Tout rentra dans l'ordre quand le calendrier indiqua que mars venait de commencer et, bientôt, le mercure fit dans le tube du thermomètre le chemin du retour à la "norme saisonnière" comme diraient aujourd'hui à la télévision les incompétents présentateurs de la météo. Quant à l'Orne, la jolie rivière vive qui contournait le village et venait parfois en visiter quelques maisons, elle se contenta de figer sur ses rives sans jamais geler totalement !

14 janvier 2010


Lien : L'hiver 1956 : un des hivers les plus froids qu'ait connu l'Europe