lundi 29 août 2022

Les 3 desserts

– Dans huit jours, je vais chercher ma troisième épouse, annonça Djamal à Samia après de sublimes ébats conjugaux. J'y suis obligé si je veux tenir dignement mon rang. C'était notre dernière nuit d'amour. Néanmoins, comme je t'aime plus que la favorite, je te laisse une chance : si tu parviens à ravir mes papilles et à m'étonner avec un dessert inattendu, je renoncerai à ma décision. Tu as une semaine devant toi. En attendant, je partagerai ma couche avec Shéhérazade.

Déjà folle de jalousie envers celle-ci, il n'était pas question pour Samia d'accepter l'arrivée d'une nouvelle épouse dans le harem. Elle consulta Internet, éplucha maintes recettes et jeta son dévolu sur des mochis dont la recette trouvée sur marmiton.org paraissait simple et inratable. Elle avait eu beaucoup de mal à se procurer les ingrédients à l'exception du thé. Ses mochis étaient moches, mais elle se dit qu'ignorant à quoi ressemblaient les originaux, Djamal les trouverait à son goût.

 

 – Qu'est cela ? l'interrogea-t-il en grimaçant à la vue des friandises.

– Un dessert japonais, le régal de l'empereur du pays du Soleil Levant.

"Si c'est un délice pour un éminent souverain, pensa-t-il, ça doit être exquis". Mais à peine eut-il avalé une bouchée, qu'il faillit s'étouffer avec la pâte de riz gluant trop épaisse.

Rouge de colère, mais compatissant au désespoir de sa seconde épouse, il lui donna une nouvelle chance.

– Je t'accorde 24 heures pour me surprendre et titiller mon palais.

 

 – Qu'est cela ? l'interrogea-t-il en voyant des petits gâteaux joliment placés en rond sur un plat d'argent autour d'une coupelle en cristal remplie d'une crème blonde.

– Ce sont des madeleines, le régal du roi de Pologne. Au milieu, c'est un entremets aromatisé à la bergamote.

Elle s'abstint de dire que Stanislas, le monarque, avait été déchu et chassé de son pays.

Djamal croqua dans une première madeleine dépourvue de bedaine, laquelle, bien que trempée dans la crème, était trop cuite et dure comme la selle de son meilleur chameau. Il y laissa 2 dents. Samia n'étant guère habituée à utiliser son four sophistiqué, elle n'avait pas su maîtriser la cuisson.

– Je te donne une dernière chance, mais cette fois, tu ne disposes que de 12 heures.

 

 – Qu'est cela ? Hormis la taille, cela n'a rien d'original, pesta-t-il en voyant l'énorme dôme de semoule très artistiquement orné de cannelle et de raisins secs. Dès demain, je pars aux confins du pays pour revenir avec la belle Marjane. Fraîche comme une fleur de mandragore, elle vient tout juste de fêter ses 13 ans. Il faudra lui faire bon accueil au sein du sérail.

– Ceci n'est pas un seffa ordinaire, goûte-le, je suis sûre que tu seras surpris.

Djamal roula dans ses doigts une portion de couscous avant de le porter à sa bouche. Sitôt qu'il l'eut avalée, il tomba du sofa où il était assis, s'affalant sur le tapis. Ce qu'il n'avait pas soupçonné, c'est que la cuisinière avait dissimulé des extraits de belladone, et bien que celle-ci n'ait aucun goût, elle avait ajouté de la cannelle en excès afin d'être certaine de dissimuler sa présence.

 

 Son forfait accompli, Samia s'enfuit avec Farid, l'eunuque chargé de veiller sur le sérail. Bien qu'émasculé, il n'en était pas moins homme et aimait en secret la jolie brune aux mains ornées de délicats motifs tracés au henné. Il savait comment l'honorer, sans risquer, évidemment, de la mettre enceinte. Ils parvinrent en France après avoir traversé la Méditerranée sur un rafiot de fortune. Samia savait que dans ce pays, la polygamie était prohibée, cela lui laissait la certitude d'être l'unique femme de Farid.

Ce dernier fut engagé dans la capitale comme ripeur. Samia, trouva un emploi dans une pâtisserie de Belleville.

 

 – Qu'est cela ? demanda Farid quand il ouvrit un carton regorgeant de petits gâteaux.

– Ce sont des religieuses, des éclairs et des kouign amann. Les Parisiens en raffolent. Le chef m'a dit que certains sont des étouffe-chrétiens, mais vu que nous sommes musulmans, nous ne craignons rien.

 

mardi 9 août 2022

Canicule

Ce matin,
J'ai fait le tour du jardin
Écrasant sous mes semelles
Quelques mirabelles
Découvrant ma clématite desséchée
Tout comme le jeune pêcher
Tandis que les rosiers
Ont des fleurs de papier.
Les tomates
Écarlates
Surveillent l'unique melon
Dont s'arrondit le bedon.
Des courgettes quotidiennes
Ma panière est pleine.
 
À midi, je fuis la terrasse
Où les guêpes en masse
Picorent les crevettes
Et les pêches blettes
Je les tolère
En capture une sous un verre
Puis la libère
Quand j'ai fini mon dessert.
Une dans ma manche s'est immiscée
Et m'a piquée
Moi qui son espèce protège
Ne disposant aucun piège.
 
 Le soir un peu d'eau
Pour les géraniums en pot
Au diner on festoie
Avec un potage froid
Ou un gratin
Aromatisé de thym.
Je ne vois dans le ciel bleu
Qu'un soleil boule de feu
Mais aucun nuage
Ne veut se faire orage.

La nuit sera torride
Et mon chat stupide
De plaisir ronronnera
En se glissant sous mes draps
 Une étoile filante réjouit
Mon insomnie
Demain est un autre jour
Du jardin je ferai le tour.
 
(août 2022) 
 

 

jeudi 28 avril 2022

Paris - 14 août 1898

 Charlotte ajusta sa tenue devant un grand miroir, puis posa un joli chapeau de paille garni de rubans et de fleurs en tissu sur ses longs cheveux coiffés d'anglaises. Depuis qu'elle avait fêté ses 10 ans le 22 janvier dernier, la fillette voulait être traitée comme une demoiselle.

– Est-ce qu'on verra mon frère Albert aujourd'hui ? demanda-t-elle en minaudant face à son reflet.

– Non, tu sais bien qu'il est soldat et que s'il avait bénéficié d'une permission, il aurait préféré se divertir avec sa fiancée, plutôt que de se promener avec sa belle-mère, une vieille tante de 50 ans et sa pinéguette[1] de demi-sœur.

Déçue, Charlotte tira la langue à son image.

Tante Amélie lui expliqua que ça serait encore une journée entre femmes, puisque, étant maître d'hôtel, son père devait travailler même le dimanche.

– Nous allons d'abord assister à la messe à Saint-Nicolas-des-Champs. Je sais que tu aimes les cantiques accompagnés à l'orgue.

– Oh, oui ! "Chez nous, soyez Reine…" entonna la fillette en ébauchant une révérence.

– Et pour midi, je vous invite au restaurant.

Précision inutile, car c'était devenu la tradition quand elles se retrouvaient toutes les trois.

– Je pourrai avoir une glace, au dessert ?

Amélie pouffa de rire.

– Tu sais bien que tu as tout ce que tu veux, petite fille gâtée ! Au moins, est-ce que tu as bien travaillé aujourd'hui ? demanda-t-elle avec un clin d'œil.

– Ma tante, tu sais bien que c'est les vacances, et de toute façon, je travaille toujours bien à l'école. J'ai encore eu le prix d'excellence, cette année.

– Avec une mention pour indiscipline, précisa Émilie. Il paraît que tu es une vraie pipelette !

Charlotte prit un air désolé.

– N'empêche, quand je serai grande, je serai institutrice. Je voudrais tant que tous les petits garçons et les petites filles sachent lire et écrire !

– On a le temps d'en reparler, répondit sa mère, mais j'entends sonner les cloches. Si on continue à bavasser, nous allons être en retard.

 

Les paroissiens affluaient dans l'édifice, heureux d'y trouver un peu de fraîcheur après la chaleur étouffante des ruelles du quartier. Le trio s'installa dans le côté dédié aux femmes. Charlotte avait déjà fait sa première communion aussi elle ne prit pas place sur les premiers bancs avec les enfants. Après le Confiteor, elle s'approcha de l'autel avec les autres fidèles et s'agenouilla comme eux devant la grille, dans l'attente de la distribution de l'eucharistie par le prêtre.

– Deo gracias, déclama l'assemblée quand l'officiant eut proclamé Ite missa est.

La sortie fut accompagnée d'une polyphonie magistralement interprétée par la chorale.

– C'est dans cette belle église que Papa et toi vous êtes mariés ? questionna la fillette une fois qu'elles eurent franchi le portail.

– Oui, mais Charles étant veuf, nos noces furent célébrées avec modestie…

Charlotte n'attendit pas la suite.

– J'ai drôlement faim ! s'exclama-t-elle. Une seule hostie dans le ventre depuis le dîner d'hier soir, ce n'est pas nourrissant.

 

Elles déjeunèrent dans un restaurant situé juste en face du Châtelet. Le repas fut simple. Pour terminer, la fillette savoura sa glace à la vanille tandis qu'Émilie et Amélie dégustaient un volumineux Saint-Honoré.

Puis elles errèrent dans les rues, au hasard de leur inspiration : le quai de la Mégisserie où piaillaient des oiseaux exotiques, le Pont-Neuf, le Louvre. Le fleuve était animé, outre les bateaux-lavoirs, par une profusion de barques, bateaux marchands, péniches… Elles firent une halte à l'ombre des tilleuls du jardin des Tuileries. Charlotte s'amusa à contempler les bambins en costume marin poussant leurs petits voiliers avec un bâton sur le bassin central. Au-delà de la Concorde, le pont Alexandre III était en construction, ainsi que le futur Grand Palais, en prévision de l'exposition universelle de 1900 qui devrait faire rayonner la capitale dans le monde entier. Deux ans, ça paraissait loin, mais tout le monde ne parlait que de cela ! Au loin, la Tour Eiffel chatouillait le ciel bleu du haut de ses trois cents mètres. Pourquoi donc n'avait-on pas démonté cette horreur ? Bien que certains lieux et monuments lui fussent connus, la fillette s'émerveillait de tout. Elle adorait sa ville, était friande de son histoire et des anecdotes la concernant. Mais toutes ces beautés l'avaient épuisée, aussi prirent-elles un tramway pour rentrer à la maison. Bientôt, il y aurait le métro : la rive gauche de la Seine était un immense chantier qu'elles entrevirent en passant.

 

Charles profitait d'un moment de pause quand elles arrivèrent.

– Papa ! Quelle belle journée ! Comme elle est belle, ma ville. Je suis fière d'être Parisienne.

– T'as raison, Lolotte, c'est la plus belle ville du monde.

– Et ce surnom dont tu m'affubles est le plus laid du monde !

Tout en dégustant une grande tartine de confiture, elle interrogea, sa mère :

– C'était comment, quand tu étais petite, à Sainte-Suzanne ?

– Oh, très différent d'ici ! C'était la cambrousse, et pas très riche…

Émilie, songeuse, garda pour elle les souvenirs amers de son enfance en Mayenne. Née de père inconnu, elle s'appelait Le Baillif, comme sa mère, Clémence, qui l'avait prénommée comme elle, en ajoutant Émilie pour qu'on les distingue. C'est ainsi qu'on la désignait de façon usuelle. Clémence était lingère au château. Le village couronné par la forteresse médiévale dominait un bocage humide. La jeune Émilie n'avait pas beaucoup fréquenté l'école. Elle avait débarqué à Paris afin de fuir la misère, certaine d'y trouver un emploi.

– Tu es retournée là-bas ?

– Non, jamais. Maman étant morte le 25 mars 1880, je n'avais plus aucune raison d'y aller. Et j'ai tout de suite accepté quand ton père m'a demandé de l'épouser. J'avais quand même 28 ans et lui, presque 10 ans de plus ! Il ne voulait plus que je fasse la bonne à tout faire chez les autres, aussi, je me suis consacrée à toi et à Albert.

– Et vous, les Lorrains, c'était comment à Moyenvic ?

– Nous y avons eu une enfance heureuse. J'avais beaucoup de camarades et si tu es si espiègle, c'est à moi que tu ressembles. Amélie était plus sage. Si le village n'avait été annexé, après mes 5 ans de service militaire, j'aurais été cordonnier comme mon père et j'aurais pu assister à ses obsèques. Contrairement à ma sœur, je n'y suis jamais retourné. En tant qu'ancien soldat de l'armée ennemie, ça n'aurait pas été possible. De toute façon, ça m'aurait trop fait mal au cœur d'y croiser des Prussiens se comportant comme s'ils étaient chez eux.

Charlotte resta songeuse un moment, avant de déclarer d'un ton décidé qu'elle ne quitterait jamais Paris.

 

– Demain, c'est un peu comme si c'était encore dimanche ! On ira où ?

– Tu es une insatiable friponne ! Nous irons le matin à l'office de l'Assomption à Notre-Dame, je sais que tu aimes la cathédrale et la musique de ses grandes orgues. Ton père nous y accompagnera. Puis, après avoir déjeuné chez moi toutes les trois, nous pourrons nous promener le long de la Seine. Tu pourras choisir un ou deux livres chez les bouquinistes. J'en connais un bien achalandé en romans de le Comtesse de Ségur et en livres de contes. Tu y trouveras ton bonheur.

– Et des livres d'histoire, j'aimerais tant !

 

Le soir venu, Charlotte fit un bref résumé de sa journée dans un cahier acheté avec les étrennes données par sa tante le 1er janvier dernier. Elle s'appliqua à écrire dans une belle calligraphie anglaise pour laquelle elle était experte, avec des pleins et déliés, comme elle l'avait appris à l'école. Elle maîtrisait la plume Sergent-Major et ne faisait jamais de tache.



[1] Mot en parler lorrain, désignant une jeune fille ou préadolescente capricieuse.

mardi 5 avril 2022

Le jardin

– Pas si vite Tom, je n'arrive pas à te suivre ! 
Le garçon allait bon train sur sa trottinette, slalomant entre les passants qui, offusqués, se plaignaient que de nos jours, ils n'étaient plus en sécurité sur les trottoirs, que les jeunes d'aujourd'hui… 
– Je t'attends à l'entrée du jardin, M'man, lança-t-il en se retournant, au risque de heurter quelqu'un. 
Elle arriva peu après lui, passablement essoufflée. 
– Tu sais que c'est dangereux, ce que tu fais. De toute façon, tu as été obligé de m'attendre. Et puis, ton bolide, faudra l'attacher à un lampadaire, vu qu'il est interdit à l'intérieur.
 – Ah ! répondit l'enfant, dépité. On n'a même pu le droit de faire c'qu'on veut ! 
– C'est comme ça et pas autrement. Je t'avais prévenu, mais tu ne m'écoutes jamais. 
Grognon, Tom s'exécuta, mais oublia sa contrariété dès qu'il eut franchi la pergola de bois sous laquelle il fallait passer pour entrer. 
– Waouh ! c'est trop beau… 
Le lieu était effectivement splendide. Liquidambars et bouleaux bordaient les allées. Dans un bassin entouré de papyrus, des poissons exotiques nageaient paisiblement. L'eau sortait d'une rangée d'arrosoirs, faisant office de fontaines. Des jardiniers, vêtus de longs tabliers à poche ventrale, coiffés de chapeaux de paille pour se protéger d'un soleil encore ardent malgré la saison tardive, coupaient les fleurs fanées, taillaient çà et là une branche qui se dérobait à l'ordre imposé. Ils veillaient surtout à ce que personne ne marche sur les pelouses, n'écrase les plantations. Les visiteurs étaient nombreux ce dimanche. Certains photographiaient à tout-va. D'autres faisaient des selfies devant la statue du duc entourée de fleurs exotiques multicolores. Quelques personnes lézardaient dans les transats géants. Des intellectuels s'étaient installés dans les bancs estampillés aux noms d'auteurs célèbres, et lisaient, indifférents aux gens qui passaient devant eux. 
– On peut s'asseoir là ? demanda Tom en montrant du doigt une grande table en pin brut autour de laquelle des chaises rustiques étaient mises à disposition du public. 
Sans attendre la réponse de sa maman, il prit place devant un énorme bouquet de fleurs odorantes plantées dans une grande vasque de mousse. Les fleurs exhalaient un délicat arôme de vanille, tout comme la crème glacée que dégustait une gamine de son âge, installée juste à côté de lui. 
– J'en veux une… moi aussi. 
– Le roi dit nous voulons, rétorqua maman, faisant mine d'être fâchée. 
– S'il te plaît, M'man… 
– Espèce d'enfant gâté ! On ne peut rien te refuser. Attends-moi sagement ici, je n'en ai pas pour longtemps. 
Le gamin profita de l'absence de sa mère pour entamer la conversation avec la fillette. Celle-ci s'appelait Capucine. Tom ironisa que, fleur parmi les fleurs, elle finirait par faner. Il se hasarda à cueillir discrètement un dahlia pour l'offrir à Capucine. 
– C'est joli aussi, Dahlia, pour une fille. 
– Sauf que si je me fais gauler par un jardinier, c'est moi qui serai punie, répondit-elle en cachant la fleur dans sa poche. 
– T'auras qu'à dire que c'est un cadeau de ton amoureux ! Ces hommes-là sont de grands romantiques !
Maman revint avec une gaufre débordant de chantilly pour elle et un cornet double pour Tom. 
– À ton avis, je t'ai choisi quels parfums ? 
Il hésita entre pistache, fraise, noix de coco, mais ne devina pas le chocolat et la mirabelle. 
– C'est dommage de devoir finir par le cornet. Moi, je préférerais le contraire, pour rester sur le goût de la glace. 
 
L'après-midi s'achevait, Capucine et son père avaient quitté leurs sièges, la foule se dispersait petit à petit. L'ombre des bâtiments voisins s'étendait et la fraîcheur commençait à tomber. Il était temps de partir. 
– Dis, M'man, on reviendra demain, après l'école ? 
– Non, mon petit, demain, le parc fermera définitivement ses portes. Le jardin éphémère de la place Stanislas ne dure chaque année que pendant un mois, ensuite, il est démonté. Je suis sûre que celui de l'année prochaine sera encore plus beau.
 
 
 
Nouvelle écrite sur le thème "éphémère" du printemps des poètes 2022.

samedi 12 février 2022

Sur la route des vacances

Nous avions roulé une bonne partie de la nuit. Georges, mon mari, aimait cela car il y avait moins de circulation, on évitait les grosses chaleurs et les risques de somnolence après le déjeuner, même si celui-ci était frugal. Nous avions prévu de passer quelques jours sur l'île de Groix pendant les vacances. On espérait arriver bien avant l'heure de l'embarquement et, avec un peu de chance, prendre un bateau précédant celui pour lequel nous avions réservé nos billets, le dernier de l'après-midi par mesure de précaution.

Peu après Troyes, les essuie-glaces parvenaient à peine à rendre la visibilité acceptable tant la pluie tombait à verse. Georges avait adapté sa vitesse et pestait contre les inconscients qui roulaient à plus de cent trente, projetant des gerbes d'eau sur notre véhicule lorsqu'ils arrivaient à notre niveau. Par moment, la pluie était si intense que la voiture faisait de l'aquaplaning. Je n'étais pas très tranquille, mais évitais de le dire à mon époux pour ne pas lui communiquer mon stress. C'était un conducteur prudent, représentant de commerce aguerri, habitué de conduire quelle que soit la météo. Le déluge s'était enfin calmé quand, derrière nous, le ciel commença à pâlir à l'horizon.

- Je prendrais bien un petit café, murmurais-je, ça m'évitera de m'endormir.

- Une petite pause me fera du bien à moi aussi. Il n'y a pas beaucoup d'aires de repos sur l'A19, on s'arrêtera, quand on aura rejoint l'A10. Il te faudra patienter un peu.

Les infos à la radio, interrompues par des morceaux de musique et par les chroniques de mes humoristes préférés, réussirent à me tenir en éveil.

Quand nous pénétrâmes sur l'aire de Saran, il faisait à peine jour. Il y avait beaucoup de voitures stationnées et les camions qui y avaient passé la nuit n'allaient pas tarder à se mettre en branle. Nous nous garâmes à côté d'un gros-cul immatriculé en Pologne, à proximité d'un bosquet.

Le temps était toujours aussi maussade, avec un crachin glacial. Jeannot dormait profondément sur le siège arrière tandis que Sophie était plongée dans son téléphone portable. D'habitude, le gamin, avec l'impatience des gosses de son âge, trouvait le voyage trop long, et ne cessait de demander si on arriverait bientôt. Sa sœur, au contraire s'occupait ou contemplait le paysage sans jamais se plaindre. Nos deux enfants avaient tout juste un an d'écart. À douze et onze ans, ils se comportaient pourtant différemment. Elle ne souhaita pas nous accompagner à la cafétéria, nous lui laissâmes la surveillance de son petit frère.

 

***

 

J'ouvris les yeux, m'étirai. J'avais bien dormi.

- On est où ? demandai-je à Sophie.

- Saran, grommela ma sœur.  

Ce nom ne m'évoqua rien et je dus émettre un son dubitatif. Elle précisa "juste avant Orléans", sans prendre la peine de quitter des yeux son smartphone. Orléans, ça m'interpellait et me fit penser à Jeanne d'Arc. À mon grand regret, on n'entrait jamais dans cette ville que l'on contournait par l'ouest. Je trouvais les voyages par autoroute longs et monotones. Maman me faisait envie quand elle nous racontait que dans son enfance, les routes passaient par les centres des villes. Avec ses parents et mes deux oncles, ils faisaient une étape quand le trajet était trop long. Pour aller en Bretagne, ils prenaient généralement une nuit à l'hôtel à Orléans et en profitaient pour se balader en soirée dans les rues animées.

Sophie avait toujours le nez dans son téléphone, l'attention retenue par une série diffuése sur Netflix. Quand je sortis du véhicule pour aller faire pipi, elle murmura "ne va pas trop loin", sans quitter des yeux son écran.

La fraîcheur du petit matin me saisit, et je frissonnai dans mon sweat un peu trop léger. Je n'avais pas envie de faire la queue aux toilettes, et, la tête recouverte de ma capuche, je me dirigeai vers trois arbres pelés entourant une table-banc afin de satisfaire au plus vite mon envie.

- Qu'est-ce que c'est que ce truc ? dis-je à voix haute quand mon regard tomba sur une masse sombre au moment où je m'apprêtais à baisser ma fermeture éclair.

Je m'approchai précautionneusement, quand la forme bougea.

- Ça alors ! Un chien…

Un animal au pelage noir se redressa. Nous nous regardâmes un instant, les yeux dans les yeux. Je connaissais assez les chiens pour savoir qu'à la façon dont il remuait la queue, celui-ci ne me voulait aucun mal. Notre dernier toutou prénommé Brutus, un Briard un peu tout fou, venait de mourir cet hiver. Il me manquait.

Je scrutai les alentours, il n'y avait pas âme qui vive, personne ne s'intéressant de près ou de loin à l'animal attaché à une table de pique-nique par une vilaine corde très courte. Il était sans collier et semblait avoir faim. Je sortis de ma poche un reste de biscuit qu'il dévora avec gloutonnerie. Quand je l'eus détaché, il me sauta gaiement dessus, laissant des traces de boue sur mon jeans.

- Viens, on va faire le tour du parking, on va le retrouver, ton maître, lui proposai-je après m'être enfin soulagé.

Personne ne connaissait ce chien, manifestement, tout le monde s'en foutait, et avait hâte de s'engouffrer dans la station ou de reprendre la route.

- Bah, puisque c'est ainsi, Gilbert, on va te prendre avec nous.

Je l'avais appelé spontanément comme ça, à cause du livre de Gilbert Cesbron Chien perdu sans collier que la dame de la bibliothèque m'avait conseillé. Sauf que dans le bouquin, il n'était pas du tout question de chien et que j'avais été déçu.

Je tournai entre les voitures pour retrouver enfin l'emplacement où nous étions stationnés, mais il n'y avait plus notre voiture à côté du monstre polonais.

- Ben, nous v'là beaux, mon pauvre Gilbert. Deux chiens perdus sans collier ! Mais t'inquiète, j'ai pas les deux pattes dans la même basket, on va se débrouiller. La mer est au bout du chemin. Croix de bois, croix de fer, si j'mens, j'vais en enfer.

 

***

 

- On peut démarrer, dis-je à Georges quand nous regagnâmes notre véhicule. Ça va, derrière ?

Un grognement sourd me parut être une approbation. Je ne me retournai pas, affairée à caler dans la boite à gants le paquet de bonbons que je venais d'acheter.

- Mamaaaan, Jeannot ! hurla soudain Sophie. Il est… il n'est pas…

En me retournant je constatai l'absence de l'enfant. Georges voulant faire de même, la voiture fit une embardée qui aurait pu avoir de graves conséquences s'il y avait eu davantage de circulation à ce moment précis.

- C'est pas possible ! s'exclama-t-il. On l'a oublié sur l'aire de Saran. Et on en est déjà loin !

Je traitai Sophie de tous les noms d'oiseaux de la création. Je ne pouvais m'empêcher de lui crier après, comme si ça allait ramener notre enfant sur le siège arrière de la voiture. Elle tentait de se disculper, affirmant qu'elle n'était pas la seule fautive, que des parents dignes de ce nom n'auraient jamais oublié leur fils de 11 ans sur un parking. Je l'aurais bien giflée si ma ceinture de sécurité n'avait rendu le geste impossible.

- Bon, on se calme, intervint Georges avec fermeté. Ça ne sert à rien de gesticuler et de crier, on va faire demi-tour, et on le retrouvera. Jeannot n'est pas tombé de la dernière pluie, il nous aura attendu là où on l'a laissé, logique, non ?

Je haussai les épaules, les larmes brouillaient ma vue. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! J'imaginai le pire, qu'il se soit fait renverser par une voiture, enlever par un sale type ou violer puis assassiner par un pédophile.

- Puisque tu ne quittes pas ton téléphone, Sophie, tu vas appeler la station-service. Tu trouveras le numéro… aire de Saran.

Car bien sûr, comme d'habitude, ma batterie était H.S., ce que Georges, pour une fois, n'osa pas me reprocher. Notre fille, totalement déboussolée, tremblait, s'embrouillait. Quand enfin la communication fut établie, j'expliquai notre cas, disant qu'on arriverait bientôt sur place.

Georges fit demi-tour au péage suivant. Des bouchons ralentirent la circulation aux abords d'Orléans, me faisant trépigner d'impatience. Nous arrivâmes finalement à destination après un temps qui m'avait paru interminable.

Pas de Jeannot en vue ! Personne à la station n'avait remarqué un enfant tout seul.

Un serveur de la cafétéria nous apprit qu'un gosse avec un chien avait été conduit au poste de gendarmerie de la sortie Orléans-centre. L'alerte devait déjà être annoncée sur les portiques. Le jeune homme avait servi un chocolat bien chaud au garçon frigorifié qui avait partagé ses croissants avec son animal.

- Une belle bête, ce Gilbert.

- Un chien ! Gilbert ! Nous écriâmes-nous tous les trois d'une seule voix !

Pourtant, la description du môme correspondait bien au nôtre.

Nous rejoignîmes notre voiture, vérifiant que Sophie était bien à bord, prîmes la route jusqu'à la sortie indiquée, en nous énervant quelque peu tant la circulation sur les 4 voies était dense.

 

Jeannot discutait tranquillement avec la jeune gendarme à qui il avait été confié. Il était effectivement accompagné d'un gros chien noir qui dormait paisiblement à ses pieds.

- Maman, Papa ! Gilbert nous accompagne ! J'espère qu'il n'aura pas le mal de mer sur le Saint Tudy. Avec le temps qu'il fait, ça va remuer à la sortie de la rade.

Quant à moi, j'espérais que nous n'arriverions pas trop tard pour embarquer et faire la traversée sur le bateau initialement réservé.

Il fallut malgré tout payer un supplément pour le nouvel ami de notre fils !

 

vendredi 29 octobre 2021

Automne

 les grands sycomores
se couvrent d'or et de sang
automne coloré

lundi 27 juillet 2020

Les grandes vacances

Le départ

Nous partîmes en rangs, deux par deux. Nos tenues débraillées témoignaient davantage de la fatigue que d'un laisser-aller. J'avais soif, des ampoules aux pieds, car peu habitué à crapahuter avec mes lourds godillots durant l'immobilité de l'automne et de l'hiver. Nous étions épuisés par les kilomètres parcourus sous un chaud soleil de mai. Nos accompagnateurs avaient un comportement agressif. Nous aurions aimé plus d'empathie, de respect pour ce que nous représentions. Nous fîmes une première étape dans une ferme dépourvue de confort. Il faut dire qu'à cette époque, les villages de la Moselle profonde n'étaient pas tous équipés d'eau courante. Puis, passé la frontière, si tant est que ce mot eut encore un sens, on nous embarqua dans un train, aux boggies mal graissés, crissant sur les rails.

Les camps

Le voyage fut long. Très long. Il parait que dans mes rêves, j'appelais "Madeleine", ma douce compagne au ventre aussi gonflé que la pâtisserie du même nom. Elle allait me manquer pendant ce séjour forcé à durée indéterminée. Nous débarquâmes dans une ville ouvrière enfumée, aux maisons de brique sale. La baraque où je fus dirigé hébergeait des Parisiens et quelques p'tits gars du Nord, L'ambiance des kommandos aurait été acceptable si nous avions bénéficié d'un peu plus de liberté. Je n'aurais jamais dû avoir la mauvaise idée de faire le mur, un soir d'hiver ! Je fus vite rattrapé par deux types accompagnés d'un molosse dissuadant toute velléité de résistance.
On me transféra ensuite, avec plusieurs compagnons d'infortune, dans un autre camp, plus à l'est. Le train de marchandise roulait lentement. Par les lucarnes, je distinguai une vaste plaine, avec, çà et là, une ferme isolée, un bosquet de maigres bouleaux, un troupeau de vaches faméliques paissant une herbe rabougrie. Le seul repas qu'on nous servit, lors d'un arrêt nocturne, fut une soupe claire, avec un peu de pain qu'une eau tiédasse n'était pas parvenue à ramollir et du sable qui croquait sous la dent. Si elle me remplit l'estomac, elle ne me rassasia pas. Nous descendîmes de nos wagons un petit matin dans un endroit hostile, sous une pluie glaciale. L'appel dut sans cesse être recommencé. En d'autres circonstances, l'incapacité de nos gardiens à nous compter aurait été risible. Nos capotes vite détrempées ne suffirent pas à nous réchauffer. Nous prîmes enfin possession de nos chambrées, libres de choisir le bat-flanc qui nous convenait le mieux. Je me retrouvai à côté d'un ch'ti dont rien n'entamait l'humour.
C'est dans ce camp de représailles que le temps s'écoula misérablement, jusqu'à la fin des interminables vacances.

Le retour

Par la fenêtre du train affrété par la Croix-Rouge, je vis défiler des paysages bucoliques. Les villages aux maisonnettes en brique rouge et toit d'ardoise se succédèrent. Dans la campagne aux prairies verdoyantes, les pommiers étaient en fleur. Tandis que nous entrions lentement dans la capitale ensoleillée, mon cœur se serra. Arrêt le long d'un quai de la gare du Nord, éclairé par une douce lumière filtrée par les marquises. Je retrouvai enfin Madeleine, intimidé comme au soir de nos noces. Elle n'avait pas changé en 5 ans, maquillée et coiffée comme une actrice de cinéma, la taille fine dans une robe fleurie, juchée sur des talons à semelle de bois.
- Lison, embrasse Papa, dit-elle à la fillette qui l'accompagnait, mais l'enfant se mit à pleurer en se cachant dans les jupes de sa mère.