mercredi 27 avril 2016

Le voyage

Le panier d'osier dans lequel je suis blottie, résignée, vient tout juste de s'immobiliser. Il règne autour de moi une ambiance feutrée, emplie d'une odeur désagréable, mélange de d'éther et de désinfectant, de chien et de litière. Le couvercle grince en s'ouvrant. Je pointe une oreille, puis l'autre. Ma tête émerge et je découvre enfin où je viens d'atterrir. Les fioles sur les étagères, les néons au-dessus de la table, et le monsieur à grosse moustache, vêtu d'une blouse verte… Je reconnais vite le cabinet et le vétérinaire qui ne me sont familiers. Il est gentil et rassurant, le vétérinaire, et je sais que si je suis aujourd'hui devant lui, c'est pour qu'il me soigne. Je supporte même les piqûres qu'il fait par surprise et ne font pas mal. Si ce n'était l'odeur, je serais presque contente d'être là.

Hier, après avoir mangé, lentement quelques croquettes, léché l'eau au fond de l'évier, je suis partie me réfugier comme chaque soir dans le placard, et me suis confortablement installée sur une pile moelleuse de pull-overs. C'est là que je passe mes nuits et mes siestes, au calme, loin du gros matou de la maison qui voudrait bien jouer avec moi. Comme si faire la cavalcade dans la maison était encore de mon âge ! J'ai dû dormir longtemps… trop longtemps sans doute, car Monique, ma maîtresse, est venue me déloger. À peine éveillée, tourneboulant sur le sol, j'étais encore dans des rêves emplis de mulots et d'oiseaux. J'ai cherché à m'échapper quand elle a voulu m'enfermer dans le panier pique-nique qui sert à me transporter, et dans lequel je ne peux rien voir de ce qu'il se passe autour de moi. Puis il y a eu des bruits, celui d'une portière qu'on claque, d'un moteur. J'ai miaulé mon angoisse ! Puis mon panier a tangué, au bout du bras de Monique… jusqu'à ce qu'il soit déposé sur cette table et que le couvercle en soit soulevé.

Le vétérinaire s'empare de moi et me pose doucement sur la table d'examen, m'accordant en même temps une caresse apaisante. Il m'observe sur toutes les coutures. J'en rougis sous ma fourrure grise. C'est vrai que je ne suis pas bien grosse, que mon poil est un peu terne et - ce fut la raison de ma dernière visite ici il n'y a pas très longtemps - que je n'y vois plus de mon œil droit, devenu vitreux. Monique a toujours dit de moi, avec une telle tendresse que je le prends pour un compliment :
"- T'es moche, Minette ! "
Devenu depuis quelque temps :
"- T'es moche, mémère".

Je m'attends à la piqûre qui va me rendre tout mon tonus, et ronronne même quand la main de Monique me cajole d'une main douce tout en me maintenant fermement sur la table de l'autre, des fois que j'aie envie de prendre la poudre d'escampette ! Si seulement je pouvais comprendre ce que se disent ces deux-là, s'exprimant avec des mots que je ne connais pas, que je ne comprends pas. Je commence à trouver le temps long et j'ai hâte de retrouver mon panier, sauf que je l'ai souillé avant d'en être extraite. Je vais devoir lécher mon poil infesté d'urine ! Beurk ! Hâte de retrouver la pile de pulls pour y dormir.


Mais pourquoi Monique se retourne-t-elle, dissimulant mal le sanglot qui l'étreint ? Je n'ai pas senti l'aiguille s'enfoncer sous ma peau, dans ma patte qui devient soudain froide. Comme j'ai sommeil tout à coup ! Et ce froid qui monte doucement, jusqu'à…


oOo

mardi 12 avril 2016

Le rendez-vous

Marie tambourine à la porte de la salle de bains où Juliette est enfermée :
- Qu'est-ce que tu fabriques ? Ça fait une heure que j't'attends !
- Juste un coup de peigne et j'arrive.

Quelques instants plus tard, les deux sœurs se dirigent bras dessus, bras dessous, vers la fête foraine où elles ont prévu de passer ce dimanche. Juliette étrenne une robe colorée tandis que Marie, classique, porte un ensemble sobre ; les deux sœurs ne se ressemblent pas et leurs goûts diffèrent du tout au tout.
La matinée déjà bien avancée est occupée à choisir comment déjeuner. Marie se serait volontiers satisfaite d'un sandwich, mais Juliette, attirée par l'odeur de cochon grillé, préfère s'attabler à une rôtisserie. Elles se retrouvent bientôt à l'Ours Noir devant belle tranche de porc accompagnée d'une copieuse assiette de frites. Comme d'habitude, Juliette a su trouver les arguments pour convaincre sa sœur.

Jean traînaille, solitaire, mains dans les poches. Il hésite entre le stand de tir et la loterie voisine où une jolie brune propose des billets "tous gagnants" :
- Allons, allons m'sieurs-dames : deux euros les cinq et vous emporterez peut-être la poupée ou la grosse peluche.
Quand son regard est attiré par deux jeunes filles bien joyeuses, l'une en robe voyante, l'autre plus discrète.

Juliette et Marie s'arrêtent devant une chenille et l'observent prendre de la vitesse.

- Ça va toujours ? Hurle le haut-parleur.
- Ouiiiiiiiiiiiiii !
- Encore plus viiiiiiite ; ça va toujours ?
- Ouiiiiiiiiiiiiii !
Enfin, le manège ralentit, puis s'arrête, se découvre de sa bâche colorée. Les passagers, blêmes, descendent des voitures, titubant comme des voyageurs débarquant au port après une traversée agitée.
- Si on y allait ?

- Alors, mesdemoiselles, on s'amuse ?
Les deux sœurs se retournent et se moquent du jeune homme pour son entrée en matière pas très originale. Elles acceptent, après s'être lancé un regard complice, de répondre à son invitation à l'accompagner.
Bientôt, chacun se sent à l'aise, cause de choses et d'autres, surtout de soi. Il faut parler fort pour couvrir la musique des manèges, le grincement des auto-tamponneuses, les borborygmes inquiétants émergeant du train fantôme, les cris des enfants… Bousculés par la foule, les corps se frôlent. Je suis infirmier de nuit à l'hôpital confie le garçon. Moi, je suis kiné, ment Juliette. Marie ne dit rien, consciente que Jean n'a d'yeux que pour son aînée et que ses études de droit ne l'intéresseraient pas.

- Qu'il est joli ce vieux manège rétro ! Si on y faisait un tour ?
Marie s'installe en premier et le garçon, prend place en dernier, à côté de Juliette. Le manège s'élance accompagné du miaulement d'un limonaire. Dans la nacelle tourbillonnante, Jean s'enhardit à prendre la main de la fille, si douce sous la sienne. Elle rit aux éclats, ne la retire pas…

Au moment de se séparer, Jean dépose un baiser furtif sur la joue de la fille.
- On ne va pas se quitter comme ça ! Peut-on se revoir ?

- Samedi, je serai du côté de l'église Saint-Jean, à 16 heures. Je vous attendrai dans le square et je serai peut-être sans ma frangine ! Ajoute-t-elle, l'air malicieux.

Le cœur en fête, le jeune homme s'éloigne d'un pas guilleret, ébauchant un entrechat. Les deux filles le regardent en riant se perdre dans la ville. Juliette dissimule son visage derrière l'énorme peluche ridicule que Jean lui a offerte.

- Quand même, Juliette, t'aurais pu lui dire que tu te mariais, samedi !
- Pourquoi, n'avions-nous pas convenu de nous amuser ?

oOo

Nouvelle inspirée de l'affiche du printemps des poètes, comportant une photo de Doisneau prise en 1953 sur la Foire du Trône, sujet du jeu d’écriture du forum "forum du cercle maux d'auteurs".
L'affiche figure dans le précédent billet de ce blog.

Pintemps des poètes/mars 2016






Manège endiablé
Tourbillons ensorcelés
Nos mains enlacées

jeudi 10 mars 2016

Le bon accent

C'est pas drôle d'atterrir dans une nouvelle école. T'es tout de suite catalogué comme étant "le nouveau" et tu deviens le point de mire d'une quarantaine de paires d'yeux inquisiteurs. Pire qu'un animal de cirque. Si en plus, tu débarques plusieurs jours après la rentrée, t'es complètement déphasé. Mal dans tes baskets !
C'est ce qui m'est arrivé cette année pour mon entrée en sixième. Papa, fonctionnaire, a été muté dans un poste important d'un grand ministère. On a emménagé à Paris à la mi-octobre dans un appartement au premier étage d'un bâtiment chic. Papa avait essayé de me consoler de mon désespoir à quitter mes habitudes en vantant le caractère haussmannien de l'immeuble, ce dont je me moquais comme de ma première culotte. J'avais fait la rentrée de septembre dans le collège de mon patelin, dans l'est de la France, mais j'avais à peine eu le temps de prendre mes marques qu'il allait me falloir tout recommencer à zéro ! Me repérer dans le dédale d'un bâtiment gigantesque à en être inhumain. M'adapter à de nouveaux profs, et ça, croyez-moi, c'est pas de la tarte aux mirabelles ! Me faire nouveaux copains allait être une tâche difficile, vu ma timidité maladive.

Ainsi, j'ai fait une seconde rentrée, le premier lundi après notre installation dans la capitale.

À la récré, les questions de mes nouveaux camarades de classe ont fusé. Les curieux ont commencé par demander :
"- Hé, l'nouveau, tu viens d'où ?"
Logique comme entrée en matière !
"- De Blâmont, un villach' lorrain. " J'ai répondu, tout fier.
Je ne sais pas pourquoi, ils se sont tous mis à rigoler. Alors j'ai rougi jusqu'aux bouts des oreilles que j'ai très décollées et j'ai emballé mon grand sourire.
Décidé à ne pas me laisser faire… J'allais leur en montrer, à ces peut' gamins, comment c'était bien dans ma campagne.
"- Là-bas, c'est pas comme à Paris. T'es libre comme l'air ! Nem, nem don !"
"- Et… qu'est-ce qu'on fait, le mercredi, dans ton trou ?"
"- D'abord, Blâmont, c'est pas un trou, il y a plus de mille habitants, nem don !"
Ils ont pouffé de rire, mais comme ils n'ont rien ajouté, j'ai pris de l'assurance et j'ai continué :
"- Le mercredi, comme mes parents travaillent, je vais chez mon Pâpiche. J'ai le droit de faire ce que je veux et avec mes copains, on va râouer dans les alentours. Pour sûr, on n'a pas peur de se prendre une grosse châouée sur la tronche. La mâmiche, elle bacâille pas si tu rentres crotté et elle te fait des vaûte pour le goûter… que tu fais pas l'nâreux ! Nem don !"
Un grand maigre avec des lunettes aux verres épais comme des culs de bouteille, sanglé dans un costume qu'on aurait dit un ministre, m'a donné une tape sur l'épaule en me disant d'un air condescendant :
"- Mon pauvre gars ! Va falloir que tu perdes ton accent de la Province si tu veux devenir un vrai parisien !"
Môôôn ! J'ai serré mes poings au fond des poches de mon blouson pour me retenir de lui mettre une beûgne à ce beûloûx. Perdre mon parler lorrain, si beau avec ses accents circonflexes ? Jamais de la vie ! Nem don…

lundi 4 janvier 2016

Ho, Tannenbaum !

Le 21ème siècle s'achevait dans la morosité. On s'apprêtait à sauter de l'an 2099 à l'an 2100 et sur les réseaux sociaux devenus principale source d'information, on palabrait encore pour savoir si on passait simplement dans une année se terminant par deux zéros ou s'il fallait encore attendre le premier janvier 2101 pour changer de siècle.
Autant par raisons économiques que par souci de laïcité, les fêtes religieuses avaient été abolies depuis un demi-siècle. Les derniers chrétiens ne fréquentant plus les églises, elles furent reconverties en musées ou en salles des fêtes. Beaucoup, en état d'abandon extrême, avaient été rasées dans l'indifférence la plus totale. Les dix nouveaux jours de fêtes répartis dans l'année étaient des fêtes "citoyennes", même en Alsace-Moselle victime consentante de la disparition du Vendredi saint et de la Saint-Étienne. Noël n'était donc plus célébré. C'était d'ailleurs formellement interdit par la loi n° 2049-18 du 1er décembre 2049 et ses nombreux décrets d'applications. Les contrevenants risquaient de lourdes peines. La fin des illuminations dans les rues et la disparition des sapins de Noël, après une gabegie de plusieurs décennies, avaient permis de faire des économies d'énergie substantielles. Quant aux vacances scolaires, elles avaient été adaptées au nouveau calendrier. Ainsi, les vacances d'hiver commençaient le dernier samedi de décembre et duraient dix jours. Le 1er janvier, quant à lui, était toujours fêté avec faste… seul soir où le couvre-feu était levé.

Dans leur pavillon de Fouchy-sous-bois, la famille Tannenbaum, dont les lointains ancêtres avaient quitté l'Alsace en 1870, résistait, à l'image du village d'Astérix dont 100ème album venait juste de paraître. Les parents Tannebaum se faisaient un devoir de raconter à leurs enfants ce que leurs parents leur avaient transmis, le tenant eux-mêmes de leurs propres parents. Ainsi, de père en fils, la tradition des fêtes de Noël alsaciennes avait perduré. Chaque année, un sapin était dressé dans le salon. Vati Tannenbaum alla d'abord au crépuscule couper en cachette un épicéa dans les bois de Fouchy, mais l'installation de caméras de vidéosurveillance devant chaque maison avait rendu l'aventure impossible. Il s'était résigné à dresser en cachette un sapin artificiel trouvé dans une brocante. Cela permettait de fêter la Nativité presque selon la coutume. Mutti cuisinait Bredala, Mannala, langues de pain d'épice et toutes sortes de petits gâteaux qui faisaient le régal des enfants. Au matin du 25 décembre, ils découvraient leurs cadeaux juste avant de partir à l'école.

Ce jeudi 24 décembre 2099, Vati ferma soigneusement les volets avant de grimper au grenier où le sapin était bien rangé dans un carton caché sous de vieilles couvertures poussiéreuses. Il se méfait : les services de police pouvaient le repérer lors de leur ronde !
Mutti avait préparé une petite table pour le présenter. Elle avait aussi sculpté les personnages de la crèche dans du bois tendre et les avait peints avec application. Au repas du soir, on mangerait une dinde aux marrons et une bûche au chocolat.
Quand les enfants rentrèrent de l'école, ils s'exclamèrent devant les guirlandes clignotantes sur le sapin quelque peu défraichi… La famille se mit à entonner "Mon beau sapin…" quand soudain, on frappa violemment à la porte :

- Police, ouvrez !...

Vati, Mutti et leurs enfants furent conduits manu militari au Centre de Détention Familiale. Ils avaient été dénoncés par Clémence et Auguste, les sympathiques voisins avec qui ils organisaient barbecues et méchouis, depuis des années.

dimanche 27 décembre 2015

L'homme, l'enfant et le père Noël

On l'appelait monsieur Pascal. Il vivait seul, et très rarement bien que régulièrement, recevait la visite d'un homme d'une cinquantaine d'années. Ce dernier, à l'allure sportive, arrivait avec un paquet sous le bras, du genre bouteille emballée dans du papier journal, ou bien avec un sac en plastique de forme indéfinissable portant le logo du supermarché voisin.
Un jour, je vis l'homme sur le trottoir, accompagné d'un jeune garçon âgé de cinq ou six ans. Le gamin se tenait légèrement en retrait, l'air intimidé, les deux mains au fond des poches d'un sweat à capuche, le regard fixé sur ses baskets. J'aurais juré, grâce à un je ne sais quoi dans sa dégaine, que ce gosse aux yeux bridés était son fils. Ce dimanche-là, je rentrai tout juste de vacances et je venais de stationner ma voiture avec un créneau parfait, juste devant mon immeuble. Je remarquai à la fenêtre du premier étage, une main soulevant brièvement le rideau. L'homme s'acharna sur la sonnette, sans qu'il ne se passe rien. Il se pencha sur l'enfant pour lui dire quelque chose à l'oreille et l'embrassa doucement. Ils se séparèrent et je vis l'enfant se diriger vers un banc dans le square voisin, sur lequel attendait une jeune femme menue au teint pâle et aux cheveux d'un noir profond, coupés courts. Sa mise avait un aspect simple et propre. Le marmot se jeta dans ses bras tout en éclatant en sanglots. Tandis que je sortais mes bagages du coffre de mon véhicule, je vis l'homme s'engouffrer dans une voiture sportive rouge et démarrer en trombe, quittant nerveusement sa place de parking.
Il revint régulièrement, et à chaque fois qu'il sonnait à la porte de l'immeuble, la même main soulevait le même rideau avant qu'il ne puisse pénétrer dans l'immeuble, le hall d'entrée étant enfin accessible comme en témoignait la sonnerie de l'interphone.
Un dimanche d'hiver, un 25 décembre, l'homme revint avec le jeune garçon qui portait un paquet entouré d'un bel emballage cadeau. Il sonna rageusement plusieurs fois sans que la porte ne s'ouvrit. L'homme s'éloigna et réapparu peu de temps après, seul. J'entendis au bout de mon couloir une violente altercation. Cela fut bref. L'homme s'enfuit par l'escalier en criant :
- Puisque c'est ainsi, tu ne me verras plus ! Plus jamais, je te le jure !
Une voix chevrotante lui répondit :
- Hé bien, fiche le camp ! C'est mieux comme ça. Ta mère ne t'a jamais pardonné, elle en est morte de chagrin. Je ne veux pas le voir, et toi non plus, je ne veux plus te voir !
Le paquet échoua, intact, sur mon paillasson.

Les années passèrent sans qu'on ne revit l'homme, ni seul, ni accompagné. On retrouva le vieux chez lui trois jours après sa mort. C'est la boulangère qui avait alerté la police, étonnée de ne pas voir le vieillard pendant une durée qu'elle avait estimée anormale.
L'appartement était encore inoccupé quand un adolescent aux yeux bridés et cheveux raides vint sonner à la porte du bâtiment, au moment où je rentrai de mon travail. Il voulait rencontrer Pascal Noël. Je lui dis que le vieil homme était mort quelques semaines auparavant, sans qu'aucune famille ne se soit manifestée.
- Vous êtes un proche ?
Il me répondit d'une voix émue :
- Je m'appelle Noël, Pascal Noël, comme mon grand-père. Mon père ne l'appelait jamais autrement que le père Noël. J'étais venu lui dire que Papa s'était tué dans un accident.. un camion… il aimait trop les voitures de sport ! J'avais peur que mon grand-père ne veuille pas me recevoir !

mercredi 2 septembre 2015

Moi, Le chien…

Je suis né en 2004 et mon maître a voulu compenser mon absence de pedigree en m'attribuant un nom commençant par V. J'aurais pu m'appeler Victor ou Voyou, mais monsieur a pensé que "Vatan", évoquant ses origines berrichonnes, me conviendrait parfaitement. Madame, qui n'était pas d'accord compte tenu de l'ambiguïté verbale de ce nom, m'appelle tout simplement "Le chien". Délicate attention méritant bien mes coups de langue sur ses mains douces et câlines.

Dans ma bourgade où je me balade en toute liberté, on m'apostrophe avec des "Va t'en, le chien !" quand je suis trop intrépide. Quand, curieux, je poursuis les gamins jusque dans la cour de récréation où ils m'accepteraient bien volontiers comme compagnon de jeu. Quand, malgré les effluves d'encens, je pointe le bout de mon museau dans l'église. J'ai déjà vu de près les galoches du curé tenant son aube retroussée à deux mains pour mieux me botter l'arrière-train qui en a gardé quelque temps un bien cuisant souvenir ! Plus aimable, le boucher, afin de se débarrasser de moi, me lance le plus loin possible de son échoppe, un os hélas trop bien nettoyé.

Un sentier équestre traverse la commune et j'avais accompagné mon maître quand il avait contribué à en peindre le balisage. Le chemin, entouré de prairies grasses en hiver, passe au pied du village, le contournant. Le bouton d'or y accroche les premiers rayons de soleil printaniers, relayé en juin par le coquelicot écarlate. À la fin de l'été, le passage des cavaliers est salué par la cardère bourdonnante d'insectes butineurs. Un gué permet de franchir un pétulant ruisseau qui rafraîchit quelques instants les pattes des montures et le vin rosé des cavaliers s'arrêtant là pour déguster leur pique-nique à l'ombre d'un très vieux chêne. Le chemin longe ensuite une falaise abrupte, refuge du timide lézard vert, de l'orvet fragile et de la coronelle lisse. Puis il s'éloigne vers l'ouest où, le soir venu, assis près d'une borne, je regarde s'éloigner en contre-jour leurs silhouettes de centaures.

Ainsi, je fais des allers et retours, jappant d'un groupe à l'autre, au grand dam des cavaliers chevauchant une carne trop craintive.
- Va t'en ! me crie-t-on alors, cherchant à me donner un coup de cravache que j'esquive avec une élégante souplesse. Cet exercice sportif devient quasi quotidien en été lorsque les caravanes se suivent de près comme des pèlerins sur un chemin de Compostelle.

Hier, alors que dans le petit matin de novembre la brume peinait à se dissiper, j'entendis une voix crier dans le vallon :
- Vatan !
Ni une, ni deux, j'accourus du plus vite que le permettaient mes courtes pattes. Un hennissement. Des bruits de sabots. Un meuglement. Il se passait quelque chose de grave ! Un gros bœuf s'était échappé, fuyant la rosée de sa prairie, juste à côté du gué. Il barrait le passage à trois montures apeurées, risquant de faire choir les cavaliers cramponnés à leurs licols. Ils hurlaient "Va t-en !" à l'animal venu brouter l'herbe au milieu du chemin sans daigner libérer le passage. Les montures tournaient nerveusement sur elles-mêmes, prêtes à s'emballer. Je me mis à courir autour d'elles en jappant. Les cavaliers comprirent que je les invitais à me suivre. C'est ainsi qu'empruntant un raccourci, je traversai la cité en trottinant gaiment, suivi des équidés enfin apaisés. Fier comme Artaban, je les menai jusqu'au pied de la falaise où ils retrouvèrent le chemin balisé.

Les bêtes ont piaffé, les hommes m'ont salué, ma queue à frétillé !

jeudi 8 janvier 2015

L'absent

Myriam soupira d'aise. Les jumeaux étaient enfin couchés. Ils avaient été particulièrement éreintants, tournant autour des adultes auxquels ils n'obéissaient pas, ou se chamaillant pour un oui ou pour un non. Grand-papa avait eu bien de la patience en les faisant participer à l'installation du sapin pendant que Grand-maman s'activait à la cuisine pour préparer avec Tantine la bûche que l'on dégusterait le lendemain midi. Nonon Étienne était parvenu à les endormir en leur racontant quelques histoires de lutins et de traineaux dans la neige. Ils n'avaient que trois ans mais savaient bien que le lendemain, ils trouveraient au pied du sapin "tous les beaux joujoux qu'ils avaient commandés", comme l'avait chanté Grand-papa, imitant Tino Rossi en roulant les "R", tout en accrochant étoiles et guirlandes aux branches. Grand-papa ne les avait même pas grondés et il avait ramassé sans sourciller les morceaux de boules que les garnements avaient cassées.
Après le diner, les adultes avaient attendu minuit en écoutant un oratorio de Bach, et passé le temps tranquillement tout en grignotant les treize desserts, tradition à laquelle Tantine tenait en souvenir de sa Provence natale. Myriam savourait cet instant paisible tout en tricotant, pendant que ses parents, son frère et sa belle-sœur s'affairaient en silence dans un scrabble captivant. Elle les interpellait de temps à autre :
- Maman, à quelle heure penses-tu qu'il faut mettre la dinde au four demain ?
- Papa, tu n'oublieras pas d'ouvrir la bouteille de Médoc à l'avance ?
- Frérot, tu me réveilles avant les enfants, je veux les voir arriver devant le sapin. C'est qu'ils risquent de débarquer au salon de bonne heure, les chenapans !
Il ne manquait que Jérémy…
C'est au moment de se coucher qu'elle perdit les eaux et ressentit les premières douleurs !
Sa mère l'aida à rassembler rapidement quelques effets et, surtout, de quoi habiller le nouveau-né. Le petit n'était attendu qu'en janvier et elle n'avait bien entendu pas jugé utile de préparer sa valise si tôt. C'est Étienne qui la conduisit à la maternité.
L'accouchement fut rapide et les étoiles scintillaient encore dans la nuit quand le petit poussa son premier cri.
- Voilà un bien joli Jésus ! C'est un beau cadeau de Noël que vous faites à votre époux. Comment allez-vous l'appeler ?
- Jérémy, comme son papa…
Myriam éclata alors en sanglots, incapable d'avouer à la sage-femme que Jérémy junior ne verrait jamais son papa tombé dans une embuscade lors d'une patrouille, loin, là-bas, dans une montagne aride. La jeep avait explosé sur un mauvais chemin, au printemps, et aucun des quatre occupants n'avait survécu. Jérémy aurait dû rentrer en France pour le Nouvel an ! Il n'avait même pas su qu'elle était enceinte et ignoré qu'il avait semé en elle le cadeau de Noël qu'inconsciemment il lui avait fait juste avant de partir en mission, à l'autre bout du monde.
La sage-femme la réconforta doucement en pensant que Myriam avait un baby-blues bien précoce.

samedi 20 décembre 2014

Décembre

Décembre
Aux jours si courts
Quand tombe la nuit
L'étoile au ciel luit
Dans le velours
Sombre

Noël
Ta pacotille
Envahit les magasins
Parmi de verts sapins
Qui scintillent
Artificiels

Enfant
Dans la neige
Glisse sans vergogne
L'hiver en sa besogne
Est un manège
Blanc

Caresse
Du long baiser
Pénétrant et vorace
D'un vent qui glace
Les joues rosées
Blesse


vendredi 5 décembre 2014

Quand sonne l'angélus

Après la Bretagne en août avec Papa et Maman, nous sommes allés chez nos grands-parents. Moi, c'est Antoine et mon grand frère, Gilbert. Il ne veut plus être appelé Gigi disant que ça fait bébé.
Pépé et Mémé habitent un village accroché au flanc d'une colline. Dans le bas, une grande route longe la rivière et le quartier de l'autre côté se nomme le Faubourg. Plus loin, il n'y a rien, juste des prés et des vaches. En haut de la colline, les ruines d'un ancien château font un terrain de jeu idéal. Nous y avons retrouvé nos copains sous un gros marronnier.

Nous nous sommes d'abord un peu ennuyés à jouer à des trucs sans intérêt. Mais le grand Robert a eu une idée géniale :
- Et si on jouait à la guerre ?
Il nous a partagés en deux camps. Ceux du bourg sont les Romains. Gilbert qui s'y connait en histoire aurait voulu être Grec, mais le grand Robert, chez qui il y a la télévision, a vu un film hier et a décrété que les Romains, c'était mieux. Ceux du Faubourg ont décidé d'être des Ricains.
Bernadette est la seule fille. Une fille peut-elle faire la guerre ? Comme elle accompagne Louis qui n'a pas le droit de traverser la route nationale tout seul, elle a été acceptée. Elle fait l'infirmière. Il faut bien quelqu'un pour soigner les blessés !
Nous, les Romains, sommes super chouettes avec nos toges faites de deux torchons blancs reliés par des nœuds aux épaules et serrés à la taille par une corde. Nos sandalettes s'accordent bien à notre tenue, complétée par un casque fabriqué avec du carton gris. Je ne sais pas si la ressemblance avec des Romains est parfaite, mais sous la chaleur, notre uniforme est confortable et léger. Ce n'est pas comme les Ricains, chaussés de bottes en caoutchouc, transpirant sous leur béret et leur gilet. C'est eux qui ont choisi leur costume, ils n'osent pas se plaindre.
Notre arme est une épée bricolée avec deux bouts de bois. Gilbert appelle la sienne Durandal. Les Ricains ont un pistolet imaginaire fait de deux doigts pointés vers nous.
Nous avons choisi chacun notre terrain. Nous, derrière un mur effondré ; les autres, dans un creux qu'ils appellent "la tranchée".
- À l'assaut !
C'est le signal du chef pour nous jeter sur l'ennemi tout en poussant des cris sauvages et en lançant des marrons. Les Ricains hurlent "pan-pan" en nous visant.
Robert est venu avec son chien en disant que c'était Rintintin. Le chien obéit quand un soldat crie "attaque" mais reste accroché à nos vêtements, comme il le fait à la queue des vaches.
À la fin du combat, il y a des blessés et des prisonniers.
Bernadette nous soigne en posant des pétales sur nos blessures. Elle est drôlement jolie dans sa longue liquette blanche. Ses deux nattes blondes s'échappent d'un foulard portant une croix rouge tracée au mercurochrome.
Soudain, elle s'exclame d'un ton grave :
- Il faut signer un armistice !
Elle sourit quand je demande :
- C'est quoi, le narmistice ?
Gilbert explique bien, et maintenant, j'ai compris !

Tandis que nous dévalons la ruelle en courant, les cloches battent à toute volée. Elles sonnent l'angélus mais moi, j'imagine que c'est pour annoncer l'armistice.
Au moment où nous arrivons devant chez Pépé, apparait une 4CV grise. Maman en descend et, aussitôt, nous serre dans ses bras.
- Vous êtes contents les enfants ? Lundi, c'est le 1er octobre., vous allez retrouver vos camarades de classe !
J'essuie discrètement une larme qui roule sur ma joue et me demande si un homme a le droit de pleurer le jour où il cesse d'être un soldat...