lundi 27 juillet 2020

Les grandes vacances

Le départ

Nous partîmes en rangs, deux par deux. Nos tenues débraillées témoignaient davantage de la fatigue que d'un laisser-aller. J'avais soif, des ampoules aux pieds, car peu habitué à crapahuter avec mes lourds godillots durant l'immobilité de l'automne et de l'hiver. Nous étions épuisés par les kilomètres parcourus sous un chaud soleil de mai. Nos accompagnateurs avaient un comportement agressif. Nous aurions aimé plus d'empathie, de respect pour ce que nous représentions. Nous fîmes une première étape dans une ferme dépourvue de confort. Il faut dire qu'à cette époque, les villages de la Moselle profonde n'étaient pas tous équipés d'eau courante. Puis, passé la frontière, si tant est que ce mot eut encore un sens, on nous embarqua dans un train, aux boggies mal graissés, crissant sur les rails.

Les camps

Le voyage fut long. Très long. Il parait que dans mes rêves, j'appelais "Madeleine", ma douce compagne au ventre aussi gonflé que la pâtisserie du même nom. Elle allait me manquer pendant ce séjour forcé à durée indéterminée. Nous débarquâmes dans une ville ouvrière enfumée, aux maisons de brique sale. La baraque où je fus dirigé hébergeait des Parisiens et quelques p'tits gars du Nord, L'ambiance des kommandos aurait été acceptable si nous avions bénéficié d'un peu plus de liberté. Je n'aurais jamais dû avoir la mauvaise idée de faire le mur, un soir d'hiver ! Je fus vite rattrapé par deux types accompagnés d'un molosse dissuadant toute velléité de résistance.
On me transféra ensuite, avec plusieurs compagnons d'infortune, dans un autre camp, plus à l'est. Le train de marchandise roulait lentement. Par les lucarnes, je distinguai une vaste plaine, avec, çà et là, une ferme isolée, un bosquet de maigres bouleaux, un troupeau de vaches faméliques paissant une herbe rabougrie. Le seul repas qu'on nous servit, lors d'un arrêt nocturne, fut une soupe claire, avec un peu de pain qu'une eau tiédasse n'était pas parvenue à ramollir et du sable qui croquait sous la dent. Si elle me remplit l'estomac, elle ne me rassasia pas. Nous descendîmes de nos wagons un petit matin dans un endroit hostile, sous une pluie glaciale. L'appel dut sans cesse être recommencé. En d'autres circonstances, l'incapacité de nos gardiens à nous compter aurait été risible. Nos capotes vite détrempées ne suffirent pas à nous réchauffer. Nous prîmes enfin possession de nos chambrées, libres de choisir le bat-flanc qui nous convenait le mieux. Je me retrouvai à côté d'un ch'ti dont rien n'entamait l'humour.
C'est dans ce camp de représailles que le temps s'écoula misérablement, jusqu'à la fin des interminables vacances.

Le retour

Par la fenêtre du train affrété par la Croix-Rouge, je vis défiler des paysages bucoliques. Les villages aux maisonnettes en brique rouge et toit d'ardoise se succédèrent. Dans la campagne aux prairies verdoyantes, les pommiers étaient en fleur. Tandis que nous entrions lentement dans la capitale ensoleillée, mon cœur se serra. Arrêt le long d'un quai de la gare du Nord, éclairé par une douce lumière filtrée par les marquises. Je retrouvai enfin Madeleine, intimidé comme au soir de nos noces. Elle n'avait pas changé en 5 ans, maquillée et coiffée comme une actrice de cinéma, la taille fine dans une robe fleurie, juchée sur des talons à semelle de bois.
- Lison, embrasse Papa, dit-elle à la fillette qui l'accompagnait, mais l'enfant se mit à pleurer en se cachant dans les jupes de sa mère.

jeudi 9 juillet 2020

Côté cour - côté jardin


– Chiche ! répondit Georges, une coupe à la main, se goinfrant des petits fours qu'il saisissait de l'autre.
C'était à l'occasion des 50 ans d'un ami. Nous avions présenté une saynète retraçant la rencontre de notre groupe de quinquagénaires restés copains depuis l'époque du lycée.
Était-ce dans l'euphorie de l'apéro dinatoire copieusement arrosé qu'Alain avait proposé :
– Et si on créait une troupe ?
C'est vrai que notre modeste prestation avait fait son effet et qu'on avait eu que des éloges. Un peu cabots, le succès nous était monté à la tête.

Réaliste ? L'idée fit son chemin. Chacun surenchérissait sur les propositions qui fusaient, les uns offrant leurs dons d'acteurs, les autres une aide technique conforme à leurs talents.
Georges, en chef autoproclamé, organisa rapidement une réunion de réflexion et, dans la foulée, une assemblée constitutive. Le roi ne fut pas notre cousin quand nous vîmes la parution dans le Journal Officiel de l'association "Côté cour - côté jardin". Nous pûmes demander des subventions à la ville et disposer d'une salle de répétition dans le petit théâtre municipal.
Georges fut élu sans surprise au poste de président. Seul candidat, personne n'aurait imaginé se présenter contre lui. Estimant avoir fait ses preuves le jour des 50 ans de notre camarade, il se promut metteur en scène, dirigerait l'équipe. Sophie, son épouse, accepta d'être secrétaire. Jacques, estima logique que la secrétaire couchât avec le président. J'acceptai d'être vice-président, me disant lâchement que je n'aurais pas grand-chose à faire, sauf improbable démission de Georges. Le poste de trésorier fut octroyé à Alain, caissier dans une agence bancaire.
Jacques adapta un de ses manuscrits au théâtre. Nous dûmes reconnaître que son texte, style comédie de boulevard, était drôle. Nous nous engageâmes à participer aux répétitions tous les lundis et un dimanche par mois. La pièce serait présentée en mai.
Le mois précédant la représentation fut tendu. Il y en avait toujours un qui se trompait dans ses répliques, un qui sortait du mauvais côté, confondant le côté cour et le côté jardin, hésitant entre le fait que "JC" soit vu depuis la scène ou depuis les gradins. La filante fut houleuse et la générale à peine moins désastreuse. C'est la boule au ventre que chacun arriva au théâtre une heure avant la représentation. Sophie nous fit faire des exercices afin de nous détendre et des vocalises pour exercer nos voix. Nos cordes vocales étaient déjà échauffées par le fond de vin blanc servi par Alain dans des gobelets en plastique offerts par sa banque. La première eut lieu sans le moindre couac. Notre joie éclata quand, après les saluts d'usages, les projecteurs de scène s'éteignirent et que les lumières de la salle se rallumèrent. Les échanges avec le public furent des plus encourageants. Nous avions gagné la première manche.

Les années passèrent sans se ressembler. La vie de la troupe ne fut pas un long fleuve tranquille, il nous fallut gérer d'inévitables accrochages.
Ainsi, l'année suivante, Juliette, pressentie pour le premier rôle, refusa catégoriquement d'apparaitre nue, ni même vêtue d'un collant teinte chair. Sa démission fut évitée par un remaniement total de la pièce qui en perdit un peu de sel.
La troisième année, ce fut une pièce historique. Personne n'ayant le physique approprié pour jouer Napoléon 1er, Jacques transposa son scénario au Second Empire. La moustache du grand Jeannot, copieusement enduite de brillantine, en faisait un empereur acceptable. Sophie fut parfaite en Eugénie.
Jacques diversifia les sujets qui, même dramatiques, avaient toujours une connotation humoristique. Nous fûmes sollicités pour jouer dans des écoles et villages alentour. Il fallait ajuster les décors et la mise en scène à des salles peu adaptées au théâtre et sous-équipées en projecteurs. Le succès était toujours au rendez-vous.
L'an IV, les hommes furent privés de rasoir pour un thème 14/18. L'an V, on faillit décapiter par maladresse Georges, interprétant Louis XVI. Survivant à la Révolution, l'année suivante, il incarna Pignon dans un plagiat du Dîner de cons. Pour les années VII, VIII et IX, une saga en 3 épisodes sur une famille imaginaire de la ville fidélisa l'auditoire.

Pour fêter nos dix ans, Jacques avait écrit un pot-pourri des thèmes passés. À l'issue de la générale, l'irremplaçable Georges déclara :
– Mes amis, nous avons gagné un pari hasardeux, nous avons atteint un niveau quasi professionnel, mais je suis au regret de vous annoncer qu'en mai prochain, l'aventure cessera pour Sophie et moi. Ma retraite prenant effet bientôt, nous avons acheté un camping-car pour nous évader le plus souvent possible.
– Et moi, je veux consacrer plus de temps à mes petits-enfants ! surenchérit Juliette.

---

Au troisième rappel scandé par de vifs applaudissements, nous adressâmes au public un salut magistral, et quittâmes la scène dans une joyeuse farandole, par le côté cour.
Dans les coulisses, Georges pleurait.



Texte écrit à l'occasion du 10ème anniversaire du forum "Maux d'Auteurs"

Toute ressemblance avec des événements et des personnages réels n'est pas totalement fortuite.


dimanche 29 mars 2020

Violette en son jardin

Deux hommes devisaient devant l'église. Le plus petit, trapu, vêtu d'une cotte de travail usagée, s'adressait à un touriste, en bermuda et chemise fantaisie, en faisant de grands gestes :
- À la sortie du village, une fois franchi le vieux pont, prenez le chemin sur votre gauche. Vous longez la rivière et après quelques enjambées, vous y serez. Vous ne pouvez pas vous tromper, l'entrée est juste à côté d'un grand frêne. Vous y pénétrerez à votre guise, la porte n'est pas verrouillée !


C'était un jardin fantastique clos par un mur de pierres sèches, couvert de lierre bourdonnant d'abeilles à l'approche de l'hiver.
De l'autre côté, s'épanouissait tout ce que Violette y avait planté, semé, repiqué, bouturé, marcotté, greffé, des années durant. Un joli fouillis où des tomates côtoyaient des rosiers, où une Suzanne-aux-yeux-noirs et un liseron, grimpaient de concert sur une vieille palissade. Dans le secteur des simples, une santoline partageait son odeur entêtante avec des pieds de thym, d'absinthe, de mélisse et moult espèces décrites par Hildegarde de Bingen dans son ouvrage Liber simplicis medicinae. Seule la mandragore, trouvant le lieu trop froid, avait refusé de s'y développer.
Violette, sécateur à portée de main, ne coupait que le strict minimum : une fleur fanée, une clématite trop sauvage, une grappe mûre à la treille. Aucune herbe n'était mauvaise. Ainsi, une touffe d'orties foisonnant près d'un tas de compost, servait de nurserie aux chenilles du Paon du jour.
Tout au fond du verger, un cabanon rustique se cachait entre un gros tilleul et un griottier. Elle y avait installé un réchaud pour préparer ses breuvages magiques, aménagé un coin confortable pour se reposer. Les pipelettes disaient que les siestes de Violette y étaient autrefois coquines, qu'elle y reçut moult galants, victimes consentantes de philtres magiques dont elle avait le secret. D'autres mauvaises langues prétendaient qu'elle se roulait nue, le matin, dans la rosée, au milieu des pissenlits et des myosotis !
Le soir, elle rentrait chez elle, le visage illuminé d'un sourire béat, des mèches rebelles de cheveux blancs s'échappant de son foulard délavé. À son bras, un vieux panier débordait, suivant la saison, de dahlias ou de poireaux qu'elle distribuait à tout-va, mais en avril, elle cachait sous une grosse scarole les quelques morilles ramassées sous le frêne.
Ce jardin, c'était un héritage de sa grand-mère qui l'avait hérité de sa grand-mère : sa famille avait depuis toujours ses racines au village. Elle ne s'est jamais mariée, était sans descendant et jouissait d'un célibat assumé. Les jaloux disaient qu'une plante aussi rustique ne pouvait qu'être stérile. Mais les gens l'aimaient bien considérant qu'elle faisait partie du paysage et que sans elle, le village y perdait son âme.

L’âge venant, Violette, l’innocente, aimait encore s’installer sous la tonnelle ombragée d'une odorante glycine de Chine. On pouvait l'y voir somnolente, ou le regard perdu, ne voyant pas le jour décliner, ni les nuages s'accumuler.
C'est là qu'on l'a trouvée morte, un soir d'été caniculaire qui avait flétri ses plus belles fleurs.

La commune se porta acquéreur du terrain.

Quand le touriste qui avait trouvé l'endroit dans la rubrique "jardin remarquable à visiter" du Routard, poussa la porte, il fut surpris d'y rencontrer un groupe en pleine séance de Tai-chi dans le verger, un vieux monsieur assoupi sur son livre devant le cabanon, des écoliers et leur institutrice occupés à dégager les plantes aromatiques des adventices qui tentaient de les étouffer.
Le visiteur admira la magnifique couronne de violettes blanches qui illuminait le pied du tilleul, là où les cendres de Violette avaient été répandues, et dont personne n'aurait osé faire un bouquet. Surpris par l'ambiance sereine qui régnait autour de l'arbre, il huma leur parfum délicat. Puis il sorti de son sac une boite d'aquarelle et un carnet de voyage auquel il consacra une double page. Il assortit son dessin d'un poème.

jeudi 4 juillet 2019

Sous le tilleul

Ô, Geisha, ma jolie chatte blanche, comme ta fourrure soyeuse est douce ! Tu es là, si calme sur mes genoux. Je voudrais faire durer cet instant paisible, à peine troublé par la brise légère qui traverse le jardin et fait onduler les longs poils de ta queue touffue.
Pourquoi ce maudit voisin ressent-il le besoin de troubler notre quiétude avec le rugissement de son moteur diesel ? Quel goujat !

Ô, Geisha, ma jolie chatte blanche, mes doigts frôlent tes oreilles qui n'ont jamais pu entendre le moindre chant d'oiseau, le destin t'ayant fait naître sourde, comme beaucoup de tes semblables à la blancheur immaculée.
En face, sur le trottoir, le type monte dans son engin, démarre sur les chapeaux de roues, empestant l'atmosphère. Le crissement des roues sur les graviers renforce ma colère.

Ô, Geisha, ma jolie chatte blanche, tes grands yeux bleus pailletés d'or ont perdu leur éclat.
J'ai toujours détesté cet individu. Il se croit tout permis : musique à fond, tondeuse ou tronçonneuse vrombissantes à l'heure du thé, ou de l'apéro, avant un barbecue entre amis, à l'ombre sous la tonnelle embaumant la glycine.

Ô, Geisha, ma jolie chatte blanche, ce matin, tu n'as pas entendu venir derrière toi le gros 4X4.
Cet imbécile n'a pas ralenti quand tu as traversé la rue.

Ô, Geisha, ma jolie chatte blanche, ce sang coulant de ta mâchoire entrouverte souille la virginité de ta crinière, tel le petit coquelicot de la chanson de Mouloudji.
Mes larmes, d’abord amères de chagrin, ont maintenant l’acidité des effluves de la vengeance. Mon amie, ma compagne, ma bouillotte des soirs d'hiver, tu ne viendras plus te blottir contre moi, sous ma couette, tu ne ronronneras plus lorsque mes mains rôdeuses caresseront la chair si tendre de ton ventre.
Tu n’étais qu’une minuscule boule de poils pelotonnée dans le creux d’une couverture quand mon regretté compagnon, Bruno, m’a tendu ton panier d’osier. Bruno me manque cruellement depuis l'accident. Ta présence adoucissait ma tristesse. Parfois même, j’avais la sensation que son âme t’avait investie et que, quand je te parlais, ce qui m'arrivait souvent, c'était à lui que je m'adressais. En te perdant, c'est aussi lui que je perds pour la seconde fois.

Ô, Geisha, ma jolie chatte blanche, il va falloir trouver le courage de creuser un trou au pied du tilleul, celui sur lequel tu te perchais, lors des chaudes après-midis d’été, en quête de fraîcheur. Tu reposeras en paix, et tant pis si les moqueurs me trouvent folle de venir méditer sous sa ramure, à tes côtés. Peu m'importe si mes amis, ceux-là mêmes qui ne comprennent pas qu'on puisse s'adresser à son animal de compagnie comme à un être humain, ricanent dans mon dos. Bruno détestait ce voisin à la Jeep terreuse. En te vengeant, c'est lui aussi que je vengerai.
Mon idée est peut-être stupide, mais je suis sûre que tu l'approuverais ! Je vais glisser dans l'habitacle de son engin, dont il laisse souvent la fenêtre entrouverte, quelques rats agressifs. Je dois pouvoir en piéger facilement parmi ceux, bien gras, qui se nourrissent de nos excréments dans les bassins du lagunage. J'espère qu'ils vont le mordre, et lui faire perdre la maîtrise de sa machine.
Qu'en penses-tu, Geisha, ma jolie chatte blanche, raide et froide sur mes genoux, insensible aux mouvements de ma main qui va et vient dans ta toison ?

D'abord te mettre en terre, sous des lys blancs qui fleuriront à chaque anniversaire de ton trépas. Qu'en penses-tu, ma douce, ma belle Geisha ?

lundi 3 septembre 2018

Sur le GR34


Le sentier des douaniers part sur la gauche de la plage, raidillon dans les pins biscornus, avec ses hautes marches naturelles de blocs rocheux polis par l'érosion. Puis il suit les courbes de la côte. On m'a installé sur un promontoire. Mon assise est taillée dans un granite gris clair, polie sur le dessus, aux rebords rugueux, posée sur deux blocs de pierre brute. Sur mes tranches mal dégrossies, les lichens cuivrés ont la chaude couleur des cheveux des gens d'ici. Tout autour de moi, l'Armérie maritime, ondulant dans le vent, fait un tapis, gazon vert ponctué des petites boules roses de ses fleurs et des corolles des silènes blanches. Parfois, un furtif lézard vert se chauffe au soleil, à mes pieds. Comme je n'ai pas de dossier, celui qui veut faire une halte a le choix de s'installer dans un sens ou dans l'autre. Il peut contempler d'un côté le village, par-delà la plage, avec ses maisons brunes aux ardoises luisantes blotties autour de la vieille église dont Botrel chanta le clocher à jours. L'autre côté permet d'admirer la falaise abrupte que les vagues de l'océan viennent heurter avec fracas, m'éclaboussant d'éclats d'écume volant dans l'air comme de légers papillons blancs les jours de tempêtes.

Mais, il faut l'avouer, je suis peu confortable et n'accueille que les brèves haltes des promeneurs. Au tout début de la saison, les baliseurs y posent leur matériel, le temps de s'éponger le front avec leurs grands mouchoirs à carreaux en haut de la grimpette : pot de peinture rouge et pot de peinture blanche pour marquer le GR ; faux, ébrancheur et hachette pour contenir, un peu plus loin, l'invasion des fougères aigle, des ronces, et des pruneliers dans lesquels s'accroche le chèvrefeuille parfumé. Le randonneur non plus ne s'assoit pas. Il s'y déleste de son sac à dos, le temps d'avaler, face au rivage, une gorgée d'eau tiède dans sa gourde cabossée. Les gens du village ne viennent plus s'y installer, pas même l'ancien marin pêcheur, vêtu de sa vareuse bleu délavé, coiffé de sa casquette défraîchie elle aussi par des années de soleil et de crachin. Vers 5 heures du soir, il guettait à l'horizon le retour des chalutiers, suivis dans leur sillage par une kyrielle de goélands affamés.

J'aimais bien accueillir la jolie Lenaïc, la fille du maire, et son amoureux, Yann. Parti faire ses études à la ville, il ne revenait que pour les dimanches. J'étais témoin de leurs tendres et parfois coquines retrouvailles. Un jour de septembre, alors que la marée d'équinoxe s'accompagnait d'un noroît particulièrement violent, ce n'est pas Yann que Lénaïc trouva sur le banc du rendez-vous. Je l'ai vue se débattre quand l'homme en noir a voulu soulever sa jupe. Mais je ne saurais pas dire si, après son forfait, il l'a poussée dans le vide ou si le pied de la mignonne a glissé sur la terre noire du chemin. On a repêché avec beaucoup de difficultés, quelques heures plus tard, son corps disloqué en bas de la falaise. On n'a jamais su la vérité. Les anciens ont dit que c'était la faute à l'Ankou.

Depuis, les villageois prétendent que l'endroit est maudit et ne s'aventurent plus sur le GR34. Nul n'enlève la vilaine mousse grise et rase qui me souille. Je me contente de servir de halte à de rares touristes. Il y en a parfois qui pique-niquent en regardant au loin le passage des bateaux de pêche, et, à leurs pieds, en bas de la falaise, les cormorans noirs qui sèchent leurs ailes déployées sur l'écueil fatal, émergé à marée basse.

mercredi 25 juillet 2018

Miss Mouche et les roses bleues

Mon texte sur le blog de Françoise Guérin :
motcomptedouble.blog.lemonde.fr/2018/07/24/a-lire-miss-mouche-et-les-roses-bleues-de-mamlea/

Pour une fois, et ce n'est pas coutume, je suis éditée ailleurs que sur mon blog.

lundi 16 juillet 2018

Calendrier en haïkus

Juin

Les framboises sucrées
Dans un dessert coloré
Se mêlent aux groseilles

Juillet

Blés murs moissonnés
Dans des silos engrangés
L'orage peut tonner

Août

Mirabelles dorées
Aux vergers de nos coteaux
Sucrées comme du miel

Septembre

Raisins blancs et noirs
Au pressoir sont écrasés
Prépare tes tonneaux

Octobre

Les marrons tombés
Sur le sol bituminé
Annoncent la Rentrée

mardi 23 janvier 2018

Un p'tit mâle

Jeu d'écriture sur le forum Maux d'Auteurs. Le thème consistait à mettre en scène un personnage extrêmement surpris, interloqué par un évènement qui se déroule sous ses yeux. Je me suis inspirée d'un fait divers.
Contrainte habituelle : maximum 3500 caractères.
(Heureusement qu'il y a ce forum pour me "pousser" à écrire un peu, car sinon, ma plume serait aussi paresseuse que mes pinceaux !)

_______________


L'année scolaire tirait à sa fin, avec une certaine dose d'angoisse due à l'approche des examens. Nous entamions la dernière semaine de cours avant d'être libérés pour quelques jours de révisions.
Miss Élisabeth, notre prof d'Anglais, nous donnait ses dernières consignes, et nous nous apprêtions à nous rendre au gymnase, les filles d'un côté, avec "la" Duroc, et les garçons de l'autre, avec "le" Dubois, dont l'association des noms était une source de plaisanteries pas toujours très gentilles pour les deux profs.
Au moment de nous séparer, j'ai déposé un baiser furtif dans le cou de mon amoureuse en lui disant :
- À tout à l'heure à la cantine.
J'aime Laetitia et Laetitia m'aime. Elle est arrivée au lycée quelques jours après la rentrée, et s'est placée à côté de moi, au fond de la classe. Ça a été tout de suite le coup de foudre et depuis, nous sommes inséparables.
On s'est promis que l'examen en poche, on habiterait ensemble. Une nouvelle vie allait commencer.

J'avais bien vu que le matin, elle ne semblait pas être dans son assiette, le visage pâle et crispé. Je lui ai fait remarquer.
- J'ai mal au ventre depuis cette nuit, je ne me sens vraiment pas la forme pour jouer une partie de volley.
Sans doute avait-elle ses règles, mais je n'ai pas osé lui demander. En général, les filles n'aiment pas aborder ce sujet. Je lui ai conseillé de se rendre à l'infirmerie.
Après le sport, je l'y ai rejointe. Madame Jacquet lui avait donné une infusion bien chaude et proposé une bouillotte. Ses parents étaient prévenus, mais vu qu'ils ne pouvaient pas venir la chercher rapidement, elle prendrait le bus scolaire, comme d'habitude. En attendant, elle n'avait qu'à se reposer, sous bonne surveillance.

Le SAMU est arrivé vers 14 heures.

Mon dernier cours de la journée terminé, je suis parti sur ma mobylette, fonçant comme un dingue au travers de la ville pour la rejoindre à l'hôpital.
À l'accueil, on m'a demandé si j'étais le papa. Ça m'a semblé bizarre, j'avais pas l'impression de paraître si vieux !
J'ai quand même répondu "oui", d'un air assuré.
On m'a conduit à son chevet. Elle était allongée sur une table, les jambes relevées. Elle criait. Une infirmière et un médecin s'occupaient d'elle, sans avoir l'air inquiets.

- Poussez, poussez encore ! lui disaient-ils.
- Encore, encore, il arrive, il arrive… le voilà !
J'ai vu alors entre ses jambes écartées sortir une tête, puis le corps d'un bébé, tout gluant.
Il s'est mis aussitôt à crier.
Laetitia a pleuré quand on lui a posé sur son ventre l'enfant encore relié par le cordon ombilical.
- Félicitations à vous deux, a dit le médecin. C'est un beau garçon.
- Mais, mais… Pétrifié, je ne parvenais pas à prononcer la moindre parole.
- Je ne savais pas… a balbutié Laetitia, je ne savais pas que j'étais enceinte. D'ailleurs, ton frère Kevin, nous avait dit qu'on ne risquait rien si on faisait l'amour debout. Je le retiens, celui-là ! Mademoiselle Jacquet a compris lorsque j'ai perdu les eaux.
Quant à moi, gêné par l'évocation de nos ébats intimes, je n'ai pu que rougir.

- Bel exemple de déni de grossesse ! a soupiré l'infirmière.
Puis s'adressant à moi :
- Va falloir vous comporter en adultes, maintenant que vous êtes parents. Vous allez l'appeler comment cet enfant ?
On s'est rapidement concertés et on a répondu :

- Ben… ce sera Denis, comme son grand-père, ça lui fera une belle surprise !

lundi 21 août 2017

Méli-mélo malouin

 Mon image renvoyée par le miroir ébréché accroché à un clou au-dessus du lavabo n'est pas flatteuse ! Les points noirs de la surface piquée se mêlent à mes taches de rousseur en un pointillisme étrange. Mes cheveux fauves attachés sur ma nuque par un catogan de velours font ressortir mon front bombé et mes yeux verts rougis par les pleurs.
En me hissant sur la pointe des pieds - je ne suis pas très grand ! - je peux voir mon torse musclé et le haut de mes bras à la peau claire. Je pose rageusement ma main droite sur mon biceps gauche pour dissimuler mon tatouage : "Ann, me haranté de virùiken" (*) inscrit en lettres pourpres sous un bracelet d'entrelacs d'inspiration celtique.
J'avais rencontré Ann au festival Quai des Bulles. Elle y dédicaçait une bande dessinée dont elle avait écrit le scénario. Quant à moi, je soignais les petits bobos des auteurs et des visiteurs au stand de la Croix-Rouge.
Trop occupée à contempler l'Étoile du Roy amarrée au quai, elle s'était pris les pieds dans un cordage juste avant d'entrer dans le chapiteau où les auteurs attendaient le public derrière des piles de recueils.
Heureusement, il y avait eu plus de peur que de mal et elle s'en était sortie avec quelques égratignures que je lui soulageai facilement. Je suis de suite tombé sous le charme de son minois juvénile. Tandis que je lui massais délicatement le genou tuméfié avec un onguent apaisant, mon cœur se mit à battre à tout rompre.
Elle me dédicaça son premier album pour me remercier. Une histoire de corsaires et de voiliers somme toute assez banale dont l'héroïne, merveilleusement croquée par Jean-François Bellec, lui ressemblait fidèlement. Elle y avait glissé sa carte de visite.
Je me retrouvai bientôt dans ses bras, puis dans son lit. Notre histoire d'amour commençait dans une douce complicité. J'inventais pour elle des histoires de marins et de voiliers. Elle les transcrivait au fur et à mesure. Jean-François les illustrait de façon sublime et délicatement colorée. Ils siégeaient côte à côte, ici et là, au gré de festivals et de salons du livre. Les albums s'enchaînèrent dans une série qui en est au tome XX. Nous étions gais et insouciants, fêtions "nos" succès dans les restaurants les plus prestigieux de la région. Nous avions même une table réservée chez Roellinger.

C'est au soir d'un repas raffiné que je m'engageai, à titre de fiançailles, à me faire un tatouage. Elle promit de se faire dessiner un oiseau de mer en plein vol au même endroit. Elle prit pour modèle le Fou de Bassan dont Jean-François parsemait ses planches. Un bracelet identique au mien orna sa cheville.

***

La sentence prononcée hier par la cour d'assises de Rennes résonne encore dans mon crâne comme le bourdon de Saint-Vincent dans la cité intra-muros :
- Yves-Marie Le Lay, vous êtes coupable de coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner.
Le jury ne m'a pas accordé de circonstances atténuantes.
Je n'ai pas su me retenir quand, de retour du festival d'Angoulême, Ann déclara vouloir me quitter pour Jean-François. L'unique coup que je lui ai porté au visage a été fatal !
Je ne sais si j'ai davantage de regrets que de remords, mais j'ai pleuré toute la nuit dans ma cellule de la prison de l'Espérance.
J'en ai pris pour 10 ans ! 10 ans pendant lesquels la vue permanente de ce tatouage me rappellera Ann. La première chose que je ferai à ma sortie sera de le faire effacer.


lundi 3 avril 2017

Printemps des poètes 2017 - Thème : AFRIQUE(S)

La couleur de la peur

Je m'appelle Fatou, mon pays depuis toujours
Vit au rythme des approvisionnements en eau.
Je suis la plus jeune des femmes
Responsables de cette tâche.
Demain on me marie et j'ai peur !

Je m'appelle Fouzia, et mon pays si beau
Est désormais soumis à l'homme blanc.
Il s'est approprié les ressources et les gens
Comme des biens qui lui étaient dus.
Ma petite sœur a été insultée et j'ai peur !

Je m'appelle Awana, mon pays est enfin libre.
Les femmes continuent de puiser l'eau
Et marchent pieds nus sur le chemin
De plus en plus long jusqu'au puits qui s'assèche.
L'avenir me fait peur !

Je m'appelle Néné, j'ai quitté mon pays
Pour vivre à Paris une vie meilleure.
Je suis grande aux allures androgyne
J'aime une autre femme qui m'aime aussi
Mais je le cache car j'ai peur.

Je m'appelle Tanella, négresse, noire ou black,
Loin de mon pays de guerre et de misère
Où les enfants meurent de faim dans des camps.
Dans une "marche pour la justice et la dignité"
Je crie mon espoir de vaincre la peur.

Femme berbère extrayant l'huile d'argan près d'Essaouira.