Charlotte
ajusta sa tenue devant un grand miroir, puis posa un joli chapeau de paille
garni de rubans et de fleurs en tissu sur ses longs cheveux coiffés
d'anglaises. Depuis qu'elle avait fêté ses 10 ans le 22 janvier dernier, la
fillette voulait être traitée comme une demoiselle.
– Est-ce
qu'on verra mon frère Albert aujourd'hui ? demanda-t-elle en minaudant
face à son reflet.
– Non,
tu sais bien qu'il est soldat et que s'il avait bénéficié d'une permission, il
aurait préféré se divertir avec sa fiancée, plutôt que de se promener avec sa
belle-mère, une vieille tante de 50 ans et sa pinéguette[1] de
demi-sœur.
Déçue,
Charlotte tira la langue à son image.
Tante
Amélie lui expliqua que ça serait encore une journée entre femmes, puisque,
étant maître d'hôtel, son père devait travailler même le dimanche.
– Nous
allons d'abord assister à la messe à Saint-Nicolas-des-Champs. Je sais que tu
aimes les cantiques accompagnés à l'orgue.
– Oh,
oui ! "Chez nous, soyez Reine…" entonna la fillette en
ébauchant une révérence.
– Et
pour midi, je vous invite au restaurant.
Précision
inutile, car c'était devenu la tradition quand elles se retrouvaient toutes les
trois.
– Je
pourrai avoir une glace, au dessert ?
Amélie
pouffa de rire.
– Tu
sais bien que tu as tout ce que tu veux, petite fille gâtée ! Au moins,
est-ce que tu as bien travaillé aujourd'hui ? demanda-t-elle avec un clin
d'œil.
– Ma
tante, tu sais bien que c'est les vacances, et de toute façon, je travaille
toujours bien à l'école. J'ai encore eu le prix d'excellence, cette année.
– Avec
une mention pour indiscipline, précisa Émilie. Il paraît que tu es une vraie
pipelette !
Charlotte
prit un air désolé.
– N'empêche,
quand je serai grande, je serai institutrice. Je voudrais tant que tous les
petits garçons et les petites filles sachent lire et écrire !
– On
a le temps d'en reparler, répondit sa mère, mais j'entends sonner les cloches.
Si on continue à bavasser, nous allons être en retard.
Les
paroissiens affluaient dans l'édifice, heureux d'y trouver un peu de fraîcheur
après la chaleur étouffante des ruelles du quartier. Le trio s'installa dans le
côté dédié aux femmes. Charlotte avait déjà fait sa première communion aussi
elle ne prit pas place sur les premiers bancs avec les enfants. Après le Confiteor, elle s'approcha de l'autel
avec les autres fidèles et s'agenouilla comme eux devant la grille, dans
l'attente de la distribution de l'eucharistie par le prêtre.
– Deo gracias, déclama l'assemblée quand
l'officiant eut proclamé Ite missa est.
La sortie
fut accompagnée d'une polyphonie magistralement interprétée par la chorale.
– C'est
dans cette belle église que Papa et toi vous êtes mariés ? questionna la
fillette une fois qu'elles eurent franchi le portail.
– Oui,
mais Charles étant veuf, nos noces furent célébrées avec modestie…
Charlotte
n'attendit pas la suite.
– J'ai
drôlement faim ! s'exclama-t-elle. Une seule hostie dans le ventre depuis
le dîner d'hier soir, ce n'est pas nourrissant.
Elles
déjeunèrent dans un restaurant situé juste en face du Châtelet. Le repas fut
simple. Pour terminer, la fillette savoura sa glace à la vanille tandis
qu'Émilie et Amélie dégustaient un volumineux Saint-Honoré.
Puis
elles errèrent dans les rues, au hasard de leur inspiration : le quai de
la Mégisserie où piaillaient des oiseaux exotiques, le Pont-Neuf, le Louvre. Le
fleuve était animé, outre les bateaux-lavoirs, par une profusion de barques,
bateaux marchands, péniches… Elles firent une halte à l'ombre des tilleuls du
jardin des Tuileries. Charlotte s'amusa à contempler les bambins en costume
marin poussant leurs petits voiliers avec un bâton sur le bassin central.
Au-delà de la Concorde, le pont Alexandre III était en construction, ainsi que
le futur Grand Palais, en prévision de l'exposition universelle de 1900 qui
devrait faire rayonner la capitale dans le monde entier. Deux ans, ça
paraissait loin, mais tout le monde ne parlait que de cela ! Au loin, la
Tour Eiffel chatouillait le ciel bleu du haut de ses trois cents mètres.
Pourquoi donc n'avait-on pas démonté cette horreur ? Bien que certains lieux
et monuments lui fussent connus, la fillette s'émerveillait de tout. Elle
adorait sa ville, était friande de son histoire et des anecdotes la concernant.
Mais toutes ces beautés l'avaient épuisée, aussi prirent-elles un tramway pour
rentrer à la maison. Bientôt, il y aurait le métro : la rive gauche de la
Seine était un immense chantier qu'elles entrevirent en passant.
Charles
profitait d'un moment de pause quand elles arrivèrent.
– Papa !
Quelle belle journée ! Comme elle est belle, ma ville. Je suis fière d'être
Parisienne.
– T'as
raison, Lolotte, c'est la plus belle ville du monde.
– Et
ce surnom dont tu m'affubles est le plus laid du monde !
Tout en
dégustant une grande tartine de confiture, elle interrogea, sa mère :
– C'était
comment, quand tu étais petite, à Sainte-Suzanne ?
– Oh,
très différent d'ici ! C'était la cambrousse, et pas très riche…
Émilie,
songeuse, garda pour elle les souvenirs amers de son enfance en Mayenne. Née de
père inconnu, elle s'appelait Le Baillif, comme sa mère, Clémence, qui l'avait
prénommée comme elle, en ajoutant Émilie pour qu'on les distingue. C'est ainsi
qu'on la désignait de façon usuelle. Clémence était lingère au château. Le
village couronné par la forteresse médiévale dominait un bocage humide. La
jeune Émilie n'avait pas beaucoup fréquenté l'école. Elle avait débarqué à
Paris afin de fuir la misère, certaine d'y trouver un emploi.
– Tu
es retournée là-bas ?
– Non,
jamais. Maman étant morte le 25 mars 1880, je n'avais plus aucune raison d'y
aller. Et j'ai tout de suite accepté quand ton père m'a demandé de l'épouser.
J'avais quand même 28 ans et lui, presque 10 ans de plus ! Il ne voulait
plus que je fasse la bonne à tout faire chez les autres, aussi, je me suis consacrée
à toi et à Albert.
– Et
vous, les Lorrains, c'était comment à Moyenvic ?
– Nous
y avons eu une enfance heureuse. J'avais beaucoup de camarades et si tu es si
espiègle, c'est à moi que tu ressembles. Amélie était plus sage. Si le village
n'avait été annexé, après mes 5 ans de service militaire, j'aurais été
cordonnier comme mon père et j'aurais pu assister à ses obsèques. Contrairement
à ma sœur, je n'y suis jamais retourné. En tant qu'ancien soldat de l'armée
ennemie, ça n'aurait pas été possible. De toute façon, ça m'aurait trop fait
mal au cœur d'y croiser des Prussiens se comportant comme s'ils étaient chez
eux.
Charlotte
resta songeuse un moment, avant de déclarer d'un ton décidé qu'elle ne
quitterait jamais Paris.
– Demain,
c'est un peu comme si c'était encore dimanche ! On ira où ?
– Tu
es une insatiable friponne ! Nous irons le matin à l'office de
l'Assomption à Notre-Dame, je sais que tu aimes la cathédrale et la musique de
ses grandes orgues. Ton père nous y accompagnera. Puis, après avoir déjeuné
chez moi toutes les trois, nous pourrons nous promener le long de la Seine. Tu
pourras choisir un ou deux livres chez les bouquinistes. J'en connais un bien
achalandé en romans de le Comtesse de Ségur et en livres de contes. Tu y
trouveras ton bonheur.
– Et
des livres d'histoire, j'aimerais tant !
A quand une publication papier ?
RépondreSupprimerJuste pour mes proches.
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