– Dans huit jours, je vais chercher ma troisième
épouse, annonça Djamal à Samia après de sublimes ébats conjugaux. J'y suis
obligé si je veux tenir dignement mon rang. C'était notre dernière nuit
d'amour. Néanmoins, comme je t'aime plus que la favorite, je te laisse une
chance : si tu parviens à ravir mes papilles et à m'étonner avec un dessert
inattendu, je renoncerai à ma décision. Tu as une semaine devant toi. En
attendant, je partagerai ma couche avec Shéhérazade.
Déjà folle de jalousie
envers celle-ci, il n'était pas question pour Samia d'accepter l'arrivée d'une
nouvelle épouse dans le harem. Elle consulta Internet, éplucha maintes recettes
et jeta son dévolu sur des mochis dont la recette trouvée sur marmiton.org
paraissait simple et inratable. Elle avait eu beaucoup de mal à se procurer les
ingrédients à l'exception du thé. Ses mochis étaient moches, mais elle se dit
qu'ignorant à quoi ressemblaient les originaux, Djamal les trouverait à son
goût.
– Qu'est cela ? l'interrogea-t-il en grimaçant à la
vue des friandises.
– Un dessert japonais, le régal de l'empereur du
pays du Soleil Levant.
"Si c'est un délice pour un éminent souverain,
pensa-t-il, ça doit être exquis". Mais à peine eut-il avalé une bouchée,
qu'il faillit s'étouffer avec la pâte de riz gluant trop épaisse.
Rouge de colère, mais compatissant au désespoir de
sa seconde épouse, il lui donna une nouvelle chance.
– Je t'accorde 24 heures pour me surprendre et
titiller mon palais.
– Qu'est cela ? l'interrogea-t-il en voyant des
petits gâteaux joliment placés en rond sur un plat d'argent autour d'une
coupelle en cristal remplie d'une crème blonde.
– Ce sont des madeleines, le régal du roi de
Pologne. Au milieu, c'est un entremets aromatisé à la bergamote.
Elle s'abstint de dire que Stanislas, le monarque,
avait été déchu et chassé de son pays.
Djamal croqua dans une première madeleine dépourvue
de bedaine, laquelle, bien que trempée dans la crème, était trop cuite et dure
comme la selle de son meilleur chameau. Il y laissa 2 dents. Samia n'étant
guère habituée à utiliser son four sophistiqué, elle n'avait pas su maîtriser
la cuisson.
– Je te donne une dernière chance, mais cette fois,
tu ne disposes que de 12 heures.
– Qu'est cela ? Hormis la taille, cela n'a rien
d'original, pesta-t-il en voyant l'énorme dôme de semoule très artistiquement
orné de cannelle et de raisins secs. Dès demain, je pars aux confins du pays
pour revenir avec la belle Marjane. Fraîche comme une fleur de mandragore, elle
vient tout juste de fêter ses 13 ans. Il faudra lui faire bon accueil au sein
du sérail.
– Ceci n'est pas un seffa ordinaire, goûte-le, je
suis sûre que tu seras surpris.
Djamal roula dans ses doigts une portion de
couscous avant de le porter à sa bouche. Sitôt qu'il l'eut avalée, il tomba du
sofa où il était assis, s'affalant sur le tapis. Ce qu'il n'avait pas soupçonné,
c'est que la cuisinière avait dissimulé des extraits de belladone, et bien que
celle-ci n'ait aucun goût, elle avait ajouté de la cannelle en excès afin
d'être certaine de dissimuler sa présence.
Son forfait accompli, Samia s'enfuit avec Farid,
l'eunuque chargé de veiller sur le sérail. Bien qu'émasculé, il n'en était pas
moins homme et aimait en secret la jolie brune aux mains ornées de délicats
motifs tracés au henné. Il savait comment l'honorer, sans risquer, évidemment,
de la mettre enceinte. Ils parvinrent en France après avoir traversé la
Méditerranée sur un rafiot de fortune. Samia savait que dans ce pays, la
polygamie était prohibée, cela lui laissait la certitude d'être l'unique femme
de Farid.
Ce dernier fut engagé dans la capitale comme ripeur.
Samia, trouva un emploi dans une pâtisserie de Belleville.
– Qu'est cela ? demanda Farid quand il ouvrit un
carton regorgeant de petits gâteaux.
– Ce sont des religieuses, des éclairs et des
kouign amann. Les Parisiens en raffolent. Le chef m'a dit que certains sont des
étouffe-chrétiens, mais vu que nous sommes musulmans, nous ne craignons rien.
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