jeudi 13 février 2025

À l'occasion des 80ans de la libération du camp d'Auschwitz : l'histoire de la famille Eltabet

 Quatre noms

 

La famille Eltabet
 
 Dans les années 30'ma grand-mère maternelle était infirmière, et plus précisément aide-sage-femme. Ses fonctions consistaient à s'occuper des jeunes accouchées et de leur nouveau-né. Elle était ainsi nourrie et logée pendant plusieurs jours au domicile de riches femmes juives de Paris. Elle se considérait comme une "employée" particulière et refusait de partager le quotidien du petit personnel. Non pas qu'elle fut prétentieuse, mais elle souhaitait la reconnaissance de sa noble profession en n'étant pas considérée comme une "boniche". Elle conserva des relations amicales avec certaines familles. Ce fut le cas des Eltabet, dont elle s'était occupée du petit Jacques, surnommé Jacky, ou plus familièrement Kiki, et de sa maman. L'enfant séjourna parfois à Clamart, au domicile de mes grands-parents. Maman en parlait souvent et je crois qu'elle aimait Kiki, de 13 ans son cadet, comme le petit frère qu'elle n'avait jamais eu et d'après ce qu'elle en disait, ce devait être un enfant attachant.
Hélas, la famille Eltabet fut déportée à Auschwitz pendant la guerre et personne n'en revint.
 Je possède une copie de l'album photos de maman, confectionné par ma sœur Danielle. Une des pages comporte plusieurs clichés portant la mention "env. 1936". Parmi eux, il y en a un où l'on voit, posant sur les marches du pavillon de mes grands-parents, une dame (madame Eltabet ?), ma grand-mère et maman debout derrière deux jeunes garçons, dont le fameux Kiki (debout, à gauche). 
 

 J'ai le souvenir de "l'assiette de Kiki", une assiette à dessert en faïence bleu canard avec, sur le bord, les personnages d'une fable de La Fontaine. Mon aînée, née en 1945, eut le privilège d'en être l'utilisatrice exclusive quand nous séjournions chez nos grands-parents. Je crois que j'en était un peu jalouse.

 Sur le mur des noms

 Ces personnes seraient certainement tombées dans l'oubli si l'envie ne m'avait prise un jour de rechercher leurs traces. Internet s'avéra être une aide précieuse.

En tapant "Eltabet "dans le moteur de recherche du site Mémorial Gen Web, je découvris Jacques, Raphaël et Richard, décédés le 22/12/1943 à Auschwitz (Pologne). Le lien sur les noms me renvoya vers leurs coordonnées Il y était mentionné leur lieu et date de naissance, leur adresse, leur départ de Drancy par le convoi n°63 du 17/12/1943. Sur un autre site, je trouvai la trace de la mère, Victoria. Il était indiqué qu'ils figuraient tous les quatre sur le Mur des noms, au mémorial de la Shoah. J'appris également que le patronyme de l'aîné apparaissait sur une plaque commémorative dans son école, 39 rue de l'aqueduc, Paris Xe, et sur une autre dans son lycée Jacques Decour, 12 avenue Trudaine, Paris IXe, tandis que celui du plus jeune était gravé sur une stèle à la mémoire des tout-petits enfants juifs, non scolarisés, morts en déportation, érigée dans le square Villemin (Paris Xe) par l’Association pour la Mémoire des Enfants juifs Déportés du Xe arrondissement.
Je me promis de me rendre dès que possible au Mémorial.
L'occasion se présenta en juin 2023 quand je passai quelques jours chez mon fils parisien.

 Après une incursion rapide et émouvante au Mémorial des martyrs de la Déportation, à la pointe est de l'Île de la Cité, je me rendis au Mémorial de la Shoah. Ce n'était pas bien loin, juste de l'autre côté de la Seine, après avoir traversé l'extrémité ouest de l'Île Saint Louis et rejoint quelques mètres plus loin l'allée des Justes, située à main droite. L'entrée du mémorial se trouve au coin de la rue Geoffroy l'Asnier. C'est un grand bâtiment moderne à la porte duquel il faut sonner pour pouvoir pénétrer dans la cour puis dans le musée. Inauguré le 27 janvier 2005 par le Président Jacques Chirac et Simone Veil, rénové en 2020 (rectifications, ajouts, corrections) le Mur des Noms (en fait, il y en a trois) en pierre de Jérusalem comprend la liste de 75 568 Juifs déportés de France, dont 11 400 enfants, classés par année de leur déportation. J'y trouvai aisément ceux de Raphaël, Jacques et Richard et, non loin mais dans une autre série de noms commençant par "El", celui de Victoria. J'avais la boule au ventre  ! Je pris des photos avant de pénétrer dans le musée proprement dit. Il y avait une exposition "Julia Pirotte, photographe et résistante" que je traversai rapidement pour déambuler dans le bâtiment. Dans un étroit couloir, je découvris, derrière des vitres, un impressionnant alignement de fichiers des Juifs déportés. Les Eltabet s'y trouvaient inévitablement. Un écriteau informait que les fiches étaient consultables. Je demandai au jeune homme de l'accueil comment faire, craignant que ce soit long et compliqué. À ma grande surprise, il m'envoya au quatrième étage où je pourrais trouver mon bonheur au service photothèque. Là, une jeune femme, madame Lior Lalieu-Smadja, m'accueillit aimablement, prit le temps de rechercher sur son ordinateur tous les documents concernant la famille à laquelle je m'intéressais, me les imprima. Je quittai les lieux, reconnaissante, les larmes aux yeux, avec plusieurs feuilles dans une enveloppe kraft, dont les copies des quatre fiches établies à Drancy et de deux photos datant de 1940/41 : une du père seul, et une autre de la mère entourée de ses deux garçons. Comme ils étaient beaux  !

 Les fiches, témoins du calvaire des Juifs

 J'ai pu décrypter grâce à un modèle trouvé sur la toile, les mentions portées sur les fiches du camp de Drancy où ils avaient été internés le 14 décembre 1943 après leur arrestation à leur domicile situé non loin de la gare du Nord, au 45 boulevard de la Chapelle, Paris Xe.

Raphaël, né le 10 février 1905 à Istamboul (sic), était Français par naturalisation en 1924. Il exerçait la profession de commerçant.
Victoria, née Menasse (Menassé ?), née à Istamboul en décembre 1904, Française par mariage, était sans profession.
Jacques, Français d'origine, né le 20 novembre 1932 à Paris 9e.
Richard, Français d'origine également, né le 4 mars 1939 à Paris 9e.
J'ignore ce que signifie M.LE sous le domicile des parents et C pour les enfants.
En tête, on peut lire les numéros matricules qui leurs furent attribués : 10053, 10054, 10055, 10056.
Un gros B en lettre majuscule bleue signifie "déportable immédiatement".
En dessous du B La mention 3:4, (le 4 surcharge un 3), en bleu également, indique leur localisation dans le camp : numéro d’escalier + numéro de chambre. La mention 18-4 pour Raphaël et 18-2 pour les trois autres, peu visible en haut à droite, servait, comme la précédente, à situer les internés dans le camp. Il y eut donc un changement.
17 DEC 1943 (en bleu au tampon) est la date du départ vers la Pologne à Oświęcim, Auschwitz en allemand. Soit trois jours après leur arrivée à Drancy.
La dame du mémorial m'apprit qu'à défaut d'avoir des renseignements sur un décès, celui-ci était fixé automatiquement au cinquième jour après le départ du convoi, soit le 22 décembre 1943.

 Triste fin de vie !

 J'ai dû mal à imaginer ce que fut le calvaire de cette famille depuis 1940 du fait de l'antisémitisme de l'État français, de l'obligation de porter l'étoile jaune pour toute personne âgée de plus de six ans (le petit Richard en était donc dispensé), de l'interdiction d'accéder aux parcs publics... Comment réagirent-ils quand ils apprirent les rafles, celle massive et tristement célèbre du Vel' d'hiv' un matin de juillet 1942 (dont maman a été témoin dans le XIe ; alors qu'elle sortait de chez elle pour se rendre à son travail et qu'un policier en faction sur le trottoir lui conseilla de remonter dans son appartement). Cherchèrent-ils à se cacher ? À fuir ? ce qui devint plus difficile après l'occupation de la zone libre fin 1942. Avaient-ils une idée de ce qui les attendait quand la police a frappé à leur porte pour les arrêter en leur demandant d'emporter quelques effets personnels ? Je les imagine avec leur valise en carton contenant quelques vêtements, de l'argent, quelques objets de valeur. Arrivés à Drancy, ils furent "fichés", fouillés, dépouillés de leurs richesses. D'abord hébergés ensemble, puis déplacés dans deux "chambres" différentes, Raphaël, âgé de 38 ans dans une, Victoria, 37 ans et ses deux enfants, 11 et 4 ans, dans une autre. Le départ eut lieu trois jours plus tard, destination la Pologne, terminus dans le tristement célèbre camp d'extermination. Se sont-ils retrouvés dans le même wagon à bestiaux pour un voyage estimé à 73 heures, soit trois jours, dans des conditions inhumaines ? Il n'est pas possible de connaître de la suite des événements. Sont-ils morts dans le convoi et jetés à l'arrivée dans une fosse commune ? Ont-ils été gazés avant d'être réduits en cendres dans un four crématoire ? Se sont-ils rebellés ?  Ont-ils été victimes de la schlague d'un nazi ou d'un kapo ? C'était en décembre, sont-ils morts de froid ? Le père était en âge de travailler. Si on l'y avait contraint, il en resterait des traces car les nazis tenaient des registres de ceux-ci qu'ils tatouèrent. Toutes ces questions resteront définitivement sans réponses.

Quoi qu'il en soit, leurs restes, cendres ou ossements, sont restés en terre polonaise mêlées à ceux de leurs compagnons d'infortune, victimes de la barbarie nazie, ne disposant d'aucune sépulture. Il est juste possible de se recueillir devant leurs noms, inscrits dans le quartier juif, au cœur de Paris, ou en Pologne pour celui qui a le courage et l’opportunité de se rendre à Auschwitz.

Un certificat numéro 34 201 a été remis le 24 août 1945 à la sœur de Raphaël, Mme Mathias, 21 rue des Carmes, Paris Ve, l'informant de l'arrestation de Raphaël, Victoria, Jacques et Richard Eltabet le 14 décembre 1943 et de leur départ depuis Drancy le 17 décembre 1943. Est-ce elle qui a fourni les deux photographies dont les copies m'ont été remises ? Aurait-elle aussi été déporté, et eu la chance de revenir en France ?
L'extrait de naissance (n°837) de Jacques, obtenu dans les archives de l'état-civil numérisée de la mairie du IXe arrondissement, m'apprend que Jacques est né le 20 novembre 1932 à 6 heures du matin au n°3 de la Cité Malesherbes à Paris. C'est un bel immeuble où se trouvait la clinique/maternité privée Marie-Louise, fermée depuis l'an 2000, située dans une très prestigieuse impasse, privée également, du IXe arrondissement. Le 20 novembre 1932, la famille était domiciliée au n° 287 de la rue de Belleville dans le XIXe arrondissement. À cette adresse se trouve actuellement un immeuble datant des années 60. L'extrait de naissance de son petit frère, prénommé Richard Vidal, (n°140) fait mention de sa naissance dans la même clinique, le 4 mars 1939 à trente minutes. À cette date, la famille habite déjà au 45 boulevard de la Chapelle, domicile où aura lieu leur arrestation. L'immeuble cossu en pierre de taille, de style presque haussmannien, existe encore de nos jours. Le commerce de Raphaël était-il dans l'une des deux boutiques situées de part et d'autre de la porte entrée, actuellement une friperie et une pâtisserie orientale ?

 ELTABET

 Intriguée par leur nom et leurs prénoms, je lançai de nouvelles recherches sur Internet. Les conclusions que j'en ai tirées ne sont bien sûr que des hypothèses, mais avec une forte probabilité d'être conformes à la réalité.

 Il existe deux principales communautés juives : les ashkénazes, Juifs d'Europe centrale et orientale, parlant yiddish, et les séfarades, venant de la péninsule ibérique, parlant judéo-espagnol.

Pourquoi des Juifs en Turquie ?
Après une longue histoire chaotique en Espagne, les séfarades furent expulsés du pays par Isabelle la catholique en 1492. Ils auraient été 120 000 dans ce cas. Certains se dirigèrent vers le Portugal, de nombreux autres choisirent l'Italie et les côtes nord-africaines, principalement le Maroc (20 000) et l'Algérie (10 000), ceux qui émigrèrent dans l'Empire ottoman, en Turquie (90 000) auraient été, dit-on, les plus chanceux.
Durant le XXe siècle, quelques Juifs turcs rejoignirent le mouvement des Jeunes Turcs, mais beaucoup d'autres, craignant le nationalisme et constatant la montée de l'antisémitisme, préfèrent émigrer et s'installer en France où ils s'implantèrent principalement à Paris dans les IXe, Xe et XIe arrondissements. C'est le cas de Raphaël et de son épouse.
Je recommande la lecture de Séfarade, un roman écrit par Eliette Abécassis, dans lequel une jeune Alsacienne juive retrace l'histoire de ces Juifs marocains, de l'Inquisition à nos jours.
La particule el (=le) que l'on rencontre en Espagne et au Maghreb, provient de l'arabe, on peut ainsi penser que Eltabet s'écrivait originellement en deux mots, soit "El Tabet". Il existe plusieurs patronymes juifs sur le Mur des noms commençant par El : Elkind, Elstein, certains sont écrits en deux mots : El Ahmi, El Mechali. En Algérie, Tabet est une ferme, mais peut-être y a-t-il eu évolution du mot Tabeb, pouvant signifier "étudiant" ou "médecin" en arabe.

  Les nazis ne faisaient probablement pas la distinction entre les deux communautés et se moquaient bien de l'histoire de chaque individu. L'extermination de la "race inférieure" était leur unique objectif.

vendredi 14 juin 2024

Nuits de pleine lune au cloître

(Une histoire fantastique, parue dans ET n°183, spécial sorcellerie en février 2023)

 
    Passé le flamboiement du coucher du soleil, puis la magie de l'éphémère heure bleue, le ciel vira au marine et se constella d'étoiles de plus en plus nombreuses, de plus en plus brillantes. Les oiseaux, après une courte symphonie harmonieuse, regagnèrent leurs caches nocturnes, abandonnant la ville à un calme soudain, rompu brièvement par le chant flûté d'un rossignol. Les citains se calfeutrèrent dans leurs masures serrées les unes contre les autres au nord de la rue Michâtel, tandis qu'au sud, les chandelles s'éteignaient peu à peu dans les somptueuses maisons canoniales. Après les complies, les clercs se retranchèrent en silence dans leurs étroites demeures. L'évêque, resté seul un dernier instant pour une ultime prière dans sa chapelle, se glissa dans le jardin de l'évêché. Son ombre furtive gravit le perron de sa noble demeure et s'évanouit sitôt la porte refermée. Tout était paisible dans Toul enfermée dans ses remparts. La cité s'était endormie.
   Une grosse lune rousse se leva doucement. Vue depuis la cour du palais épiscopal, elle semblait posée sur une tour de la cathédrale semblable à un bilboquet géant. 
   Le souffle léger qui avait balayé les rues au crépuscule de ses tourbillons tièdes se calma.
   La cloche du campanile égrena douze coups cristallins auxquels la sonnerie plus mate de la collégiale répondit en écho. Dérangée par la vibration, une chouette s'envola et se posa sur le bec du pélican, la plus haute statue de la façade. Surpris, le gros volatile s'ébroua, chassant l'intruse, puis il s'élança dans le vide en planant, délaissant son socle de pierre et le petit personnage humain posé à ses côtés, sous le regard étonné des oiseaux du pinacle. Il fit un vol souple, s'éleva le long de la tour nord, doucement pour ne pas déranger le couple de faucons pèlerins en pleine couvaison, frôla le campanile de la boule d'or, contourna le chevet puis le transept sud, avant d'atterrir sur la margelle du puits au centre du cloître où il s'immobilisa après avoir battu une dernière fois des ailes. Il tourna la tête à droite, puis à gauche, avant de s'immobiliser.
    - Que vient faire cet intrus dans notre domaine ? murmura l'aigle, mécontent, en descendant de son perchoir. 
   Il atterrit à côté de son rival, mais celui-ci, indifférent, se contenta de claquer du bec. Le bruit faible et sec n'échappa pas aux trois lions. Ils avaient l'ouïe fine ! Ils rugirent de concert, mais sans agressivité, aussi leurs avertissements passèrent pour des bâillements qui laissèrent les deux oiseaux impassibles.
   En revanche, le chien se montra plus vindicatif. Il sauta lestement à terre, suivi à bonne distance par le chat, toutes griffes dehors. 
   – Enfin, on va pouvoir s'amuser déclarèrent le bourgeois, le moine et le chanoine, perchés sur trois piliers contigus.
   – Rejoins-nous, manant, déclara ce dernier en interpellant le quatrième humain, un pauvre hère qui les fixait avec envie. J'ai du gris des belles vignes de Lucey dans mon tonnelet. On va faire la fête. Que dirais-tu d'une tranche de cochon ou d'agneau grillé ?
   Mécontents du sort que les anthropoïdes leur réservaient, les deux animaux visés se réfugièrent dans une galerie du cloître, invitant chimères et bêtes fantastiques à prendre leur défense. 
   Finalement, après avoir fait la paix, toutes les gargouilles se retrouvèrent en bas, hormis la chauve-souris diabolique, ricanant dans l'angle nord. Ce fut une folle nuit de ripailles sous la lune, durant laquelle on dégusta en brochettes des cuisses d'oiseaux de nuit, moyen-duc et chat-huant, dont la fadeur de la chair fut relevée par des herbes aromatiques, thym, marjolaine, sauge, hysope, récoltées sur place. Le vin fit tourner les têtes des animaux, peu habitués à ce breuvage. On assista même à la danse effrénée d'un lion et d'un cheval.
 
   Alors que l'horizon commençait à blanchir et que petit à petit les étoiles palissaient, le carillon entama dans la tour sud l'appel pour les laudes. Tout le monde reprit sa place dans un confus bruissement d'ailes et martèlement de sabots. Soudain, de gros nuages noirs envahirent le ciel. L'orage ne tarda pas à éclater, déversant des trombes d'eau, effaçant les traces laissées au sol par les noctambules. Redevenus pierre, ceux-ci reprirent le rôle pour lequel ils avaient été conçus : éliminer le ruissellement de la pluie sur les vieilles tuiles des trois galeries et de la salle du chapitre. 
 
***
 
   Le ciel était bien dégagé quand, quatre semaines plus tard, un rayon de lune chatouilla l'œil du pélican. L'oiseau battit de l'aile, avant de tenter de se rendormir. En vain.
   – J'étais dans mon premier sommeil, mais maintenant, c'est fichu, soupira-t-il. 
   Il repoussa du bec le petit humanoïde qui lui tenait compagnie, comme l'aurait fait une cigogne venant de pondre un œuf clair, et prit son envol. Il fit trois fois le tour du monument où toutes les statues étaient assoupies, avant de terminer sa course dans le cloître sur le dos du singe en émettant un discret grondement. Surpris, le primate poussa un cri strident qui réveilla tout le peuple claustral.
  En sautant en bas de son pilier, le moine s'empêtra dans son froc, laissant échapper la cruche qu'il tenait à deux mains sur son épaule. Le récipient roula comme un ballon. Ce fut le point de départ d'une folle partie de balle au pied à laquelle participèrent les vingt-deux gargouilles, réparties en deux équipes. Le diable, resté perché dans l'angle nord, ricanait en comptant les points sur ses doigts crochus. Les deux entrées opposées du jardin servirent de but, dont l'une maladroitement gardée par le vilain. Une vraie passoire ! Mais il n'en avait cure et, chaque fois que le projectile lui passait entre ses jambes maigres, il riait de toutes ses dents… qui se limitaient à une unique incisive. De mémoire de gargouille, on ne s'était jamais autant amusé dans ce saint lieu habituellement réservé à la méditation.
  Épuisés et moites, tous regagnèrent avec peine leurs perchoirs quand la cloche égrena cinq coups cristallins dans son clocheton. Le pélican venait à peine de quitter le puits sur la margelle duquel il reprenait son souffle quand les moines du chapitre défilèrent à la queue leu leu, traversant d'un pas souple la galerie occidentale pour se rendre dans l'édifice où ils pénétrèrent par le transept sud. Ils étaient si absorbés par leurs dévotions, qu'aucun d'eux ne remarqua que les plantes de l'herbularium avaient été piétinées. 
 
  Le même scénario se reproduisit régulièrement jusqu'au jour - ou plutôt une froide nuit d'hiver - où toutes les gargouilles de la cathédrale s'étaient donné le mot : "– Rendez-vous au cloître, à minuit !". Il devint impossible de se mouvoir dans cet espace trop petit pour tant de créatures. Une vraie boîte de sardines ! Pas question d'y faire des brochettes ni d'y donner des coups de pied dans quoi que ce soit.
   – Puisque c'est ainsi, pleurnicha le pélican, je vous abandonne et regagne mon repaire. On ne sut jamais qui avait vendu la mèche, mais l'information s'était propagée comme une traînée de poudre. 
 
   Dans son coin, le diable en rit encore, cachant sa tête hideuse derrière ses ailes membraneuses, enserrant dans ses griffes acérées un petit humain tentant de terrasser son geôlier avec sa lance en forme de croix. 
 
   Au plein cœur de l'hiver, lors d'une réunion du chapitre, un chanoine insomniaque dont la maison canoniale se trouvait de l'autre côté du parvis, confia avoir entendu des bruits suspects dans le cloître lors des nuits de pleine lune, et avoir vu un vol d'oiseaux en V survoler l'édifice. La saison excluant une migration de grues ou d'oies sauvages, on ne le crut pas. Mais il insistait et on le prit pour un possédé du démon. On le soumit à d'atroces tortures, et comme il ne reniait pas ses affirmations, il fut accusé de sorcellerie et pendu à un gibet derrière la porte Malpertuis, par un petit matin glacial agité de violentes bourrasques de neige.
 
   Dans l'angle nord du cloître, le diable ricane chaque nuit de pleine lune, mais les humains pensent qu'il s'agit du vent qui souffle en contournant la façade du saint monument.